Chapitre 4
Le soleil du matin traversait la fenêtre entrouverte.
La lumière blanche se reflétait sur les murs ternes, envahissant la chambre où Daven venait de se réveiller. Il ne savait pas quand il s'était endormi. La nuit avait été floue un mélange de froid, de tremblements et de rêves qu'il ne pouvait plus distinguer de la réalité.
Il était assis sur son lit, les yeux fixés sur la vitre. De là, il voyait une partie de la ville : les tours de la capitale, les routes animées, les silhouettes pressées dans les rues. Les gens vivaient. Ils marchaient, ils parlaient, ils riaient. Ils allaient au travail, rentraient chez eux, vivaient leur vie.
Et lui, il regardait ce monde depuis son tombeau.
Ses doigts se refermèrent lentement. Il baissa le regard, observa ses mains tremblantes. Ses paumes étaient gonflées, lourdes, couvertes de plis. La peau était blanche, molle, comme si elle n'avait jamais vu le soleil. Parce qu'elle ne l'avait jamais vu. Pas depuis six ans.
Son souffle était court. Haletant. Comme si ses poumons avaient oublié comment se remplir correctement.
« J'ai… pris du poids. Beaucoup trop… »
Un rire amer monta dans sa gorge. Pas un vrai rire. Plutôt un souffle, un hoquet, le bruit que fait quelqu'un qui comprend enfin ce qu'il est devenu. Qui regarde ses propres mains et ne les reconnaît pas.
Il se leva. Ses jambes tremblaient légèrement, comme s'il portait le poids d'un monde entier. Pas le poids métaphorique le poids réel. Son corps avait changé. Il le savait. Il l'avait toujours su, quelque part, derrière son écran. Mais le savoir et le voir, c'était différent.
Il posa les yeux sur la porte.
Cette porte qu'il n'avait jamais franchie depuis six ans.
Il resta immobile de longues secondes. La poignée était là, à trois mètres. Trois mètres et six ans. La distance la plus longue du monde.
Puis, dans un murmure presque inaudible, il osa :
« Je sors. »
Le mot tomba dans la pièce comme une promesse maudite. Il résonna contre les murs, contre le plafond, contre lui.
Et aussitôt, il recula.
Son cœur accéléra, envahi d'une peur froide. Pas la même peur que la nuit précédente pas le froid surnaturel, pas la glace. Une peur plus ancienne. Plus humaine. La peur de l'inconnu, du jugement, du regard des autres.
« Non… Non. Pas question. »
Il fit les cent pas. Affolé. Ses pieds claquaient lourdement sur le sol, et chaque pas lui rappelait à quel point son corps avait changé. Il était lourd. Lent. Maladroit. Il se heurta au bureau, renversa une canette vide, trébucha sur un tas de vêtements.
Et soudain, il se mit à marmonner. Essayant de se convaincre lui-même, cherchant des excuses comme on cherche une bouée de sauvetage :
« Peut-être que… tout a changé dehors. Peut-être que des extraterrestres ont pris la place des humains. Oui, c'est ça… Je suis peut-être le dernier véritable humain, et si je reste ici, je j’assure la survie de l'humanité. »
Ses mots résonnèrent à ses oreilles. Ridicules. Absurdes. Mais dans sa tête, ils semblaient presque vrais. Presque.
Puis il secoua la tête brusquement. Si fort que des gouttes de sueur volèrent autour de lui.
« Faut que j'arrête mes conneries… »
Il inspira profondément. Une fois. Deux fois. Trois fois. Son souffle était visible dans l'air encore froid de la chambre le Calvaire de Glace avait laissé des traces, et la pièce n'avait pas encore retrouvé sa température normale.
Il fit un pas vers la porte.
Puis un autre.
Sa main s'approcha lentement de la poignée. Ses doigts tremblaient. Le métal était froid un froid normal, un froid de porte, pas un froid surnaturel. Mais pour lui, c'était la chose la plus terrifiante qu'il avait touchée depuis six ans.
Et au moment où il effleura le métal, une voix résonna de l'autre côté.
« Daven ? »
Son sang se figea.
Cette voix. Il la connaissait mieux que n'importe quelle autre. Mieux que sa propre voix. C'était la voix qui avait parlé à travers une porte pendant des années. La voix qui avait pleuré, supplié, espéré. La voix qui avait fini par se taire.
Sa mère.
Par pur réflexe un réflexe vieux de six ans, gravé dans ses muscles, dans ses os il recula d'un bond et se glissa derrière la porte. Son souffle se coupa. Il plaqua ses mains contre sa bouche, tremblant. Comme un enfant qui se cache. Parce que c'était exactement ce qu'il était un enfant qui n'avait jamais grandi.
À travers la mince paroi, il entendait ses pas. Lents. Réguliers. Passant dans le couloir, comme un fantôme familier. Elle marchait comme quelqu'un qui a l'habitude de vivre seule. Comme quelqu'un qui ne s'attend plus à rien.
Il resta là. Figé. Le dos contre le mur. Les mains plaquées sur la bouche. Le cœur battant si fort qu'il était sûr qu'elle pouvait l'entendre à travers la porte.
Une minute. Deux.
Puis, plus rien. Les pas s'éloignèrent. Le silence revint.
Il attendit encore. Trente secondes. Une minute. Parce qu'il n'était pas sûr. Parce qu'il ne serait jamais sûr.
Puis il se redressa lentement. Son regard revint sur la porte. Plein d'hésitation. Plein de haine contre lui-même.
— Bon… on y va…
Il posa sa main sur la poignée. Cette fois, il ne recula pas. Il serra le métal. Il sentit la pression dans ses doigts, la résistance du mécanisme.
Et à cet instant, la notification familière retentit derrière lui.
Le son aigu du mail reçu.
Il sursauta. Sa main lâcha la poignée.
« Sauvée par le gong. »
Une excuse de plus. Une raison d'attendre encore. Une raison de ne pas ouvrir cette putain de porte. Il s'en voulait aussitôt, mais ses pieds l'avaient déjà emporté vers l'ordinateur. Son corps connaissait le chemin. Le chemin de la fuite.
L'écran s'alluma.
Un nouveau message l'attendait.
Expéditeur : Auteur.
« Arrête de te trouver des excuses. »
Daven sentit son cœur s'arrêter. Pas ralentir — s'arrêter. Une seconde. Deux. Puis il repartit, plus vite qu'avant.
Il leva lentement les yeux de l'écran, observant sa chambre vide. Les murs, le plafond, le coin sombre derrière le lit. Personne. Rien. Mais il savait que quelqu'un quelque chose le regardait.
« Tu… m'espionnes ? »
Le silence. Puis un bruit.
Cliic.
La porte venait de s'ouvrir. Toute seule.
La poignée avait tourné lentement, mécaniquement, sans qu'il ne la touche. Comme si une main invisible l'avait prise et actionnée pour lui. Ou contre lui.
Il sentit une sueur froide descendre le long de sa nuque.
Un nouveau message s'afficha aussitôt sur l'écran.
« Je te laisse cinq secondes. Sinon, tu gèleras sur place. »
Son corps réagit avant son cerveau.
Il se leva d'un bond. Chancela. Ses jambes faiblirent, ses genoux plièrent, mais il se rattrapa au bureau. Puis il se mit à courir.
Enfin, à essayer.
Son poids le ralentissait. Chaque pas était un effort monstrueux comme courir dans du sable, dans de l'eau, dans du béton. Ses pieds claquaient lourdement sur le sol, le parquet grinçait sous son poids. Il avançait comme dans un cauchemar englué, lent, les muscles brûlants.
Sa respiration se fit sifflante. Sa poitrine brûlait. Ses jambes hurlaient.
Il franchit la porte.
Le couloir lui sembla interminable. Quelques mètres qui duraient une éternité. Les murs défilaient, flous, indistincts. Il trébucha, se rattrapa au mur, continua.
Son cœur battait à tout rompre. Sa poitrine le brûlait. Le froid le poursuivait ou il imaginait qu'il le poursuivait. Peu importe. Il courait.
Quand il atteignit enfin le bout du couloir, il s'écroula presque contre le mur. Haletant. Le visage rouge, couvert de sueur. Cherchant de l'air comme un noyé qui refait surface.
« Putain… j'ai… couru… dix mètres… »
Dix mètres. Dix putains de mètres. Et il était déjà vidé. Son corps était une ruine. Un sac de chair incapable de courir dix mètres sans s'effondrer.
Il leva les yeux.
Il était dehors. Pas dehors dehors pas dans la rue. Mais dehors de sa chambre. Dans le couloir de la maison. Là où la lumière filtrait par les fenêtres. Là où vivait le monde qu'il avait fui.
La lumière était différente ici. Plus chaude. Plus vivante. Il y avait des photos sur les murs. Des cadres. Des meubles. Des traces de vie une vie qui avait continué sans lui.
Pendant un instant, une fraction de seconde, il eut envie de retourner en arrière. Retourner dans sa chambre, fermer la porte, se remettre devant son écran. La sécurité du connu. Le confort de la tombe.
Il se retourna.
Et vit la porte de sa chambre.
Fermée.
Il s'en approcha. Essaya de la rouvrir. Tira la poignée. Poussa. Frappa.
Rien.
La poignée restait immobile. Comme verrouillée de l'intérieur. Mais il n'y avait pas de verrou c'était une porte simple, sans serrure. Elle aurait dû s'ouvrir.
« Ouvre-toi ! Ouvre-toi, bordel ! »
Il tira plus fort. En vain. La porte ne bougea pas. Comme si le mur était devenu la porte. Comme si la chambre n'existait plus.
La panique monta. Brutalement. Le même type de panique que la nuit précédente, quand le froid l'avait pris. Le sentiment d'être piégé. Coincé. Sans retour possible.
Alors, lentement, il recula. Et resta là, tremblant. Adossé au mur du couloir, face à cette porte close qui refusait de s'ouvrir.
Le silence pesait. Même ses pas, légers, résonnaient trop fort. La maison était silencieuse. Trop silencieuse. On aurait dit qu'elle retenait son souffle.
Il se mit à marcher. Lentement. Sur la pointe des pieds. Chaque craquement du plancher lui faisait sursauter. Il longea le mur, comme un voleur dans sa propre maison.
Le salon se dessina devant lui, baigné dans la lumière du matin. Une lumière jaune, douce, qui tombait des fenêtres et recouvrait tout comme une couverture. C'était une pièce simple un canapé, une table basse, une télévision. Des meubles usés mais propres. Une maison pauvre mais tenue.
Et là, il la vit.
Sa mère.
Assise sur le canapé. Le dos droit, les mains jointes sur ses genoux, fixant la télévision sans regarder vraiment. Les images défilaient un journal sur les Éveillés, un reportage sur une tour, quelque chose d'officiel mais ses yeux ne bougeaient pas. Elle regardait sans voir. Comme quelqu'un qui a oublié comment s'intéresser à quelque chose.
Son visage n'avait pas changé. Peut-être un peu plus pâle. Plus fatigué. Les traits plus marqués, comme creusés par quelque chose de lourd. Les cheveux un peu plus gris. Les épaules un peu plus basses.
Six ans. Ça se voit, sur un visage. Ça creuse.
Elle se retourna légèrement. Un mouvement à peine perceptible, comme si elle avait senti quelque chose une présence, un courant d'air, un bruit. Pas une vraie alerte. Plutôt un réflexe. L'instinct d'une mère qui, même après six ans de silence, garde une partie de son attention tournée vers cette porte close.
Instantanément, Daven se cacha derrière le mur. Le souffle coupé. Le cœur battant si fort qu'il avait peur qu'elle l'entende. Qu'elle entende ce cœur qui battait pour elle, contre elle, à cause d'elle.
Des centaines de pensées traversèrent sa tête. En une seconde. En un fragment de seconde.
Qu'allait-il dire ?
Que pouvait-il dire, après six ans de silence complet ?
« Maman, désolé » ? Trop faible. Trop petit. Six ans de silence, et tout ce qu'il trouverait, c'est « désolé » ?
« Maman, je vais mieux » ? Mensonge. Il n'allait pas mieux. Il était debout pour la première fois depuis six ans, et il avait déjà failli s'effondrer en courant dix mètres.
« Maman, je suis revenu » ? Revenu d'où ? Il n'était jamais parti. Il était là. De l'autre côté du mur. Trois mètres et six ans.
Il s'en voulait. Il se haïssait. Chaque excuse qu'il trouvait sonnait creux. Chaque justification se brisait avant même d'avoir pris forme.
Alors il fit ce qu'il savait faire de mieux : fuir.
Il recula lentement, essayant d'éviter le parquet grinçant. Un pas. Deux. Trois. Dos au mur. Comme un fantôme qui hante sa propre maison.
Il se dirigea vers la cuisine. Plus loin, au bout du couloir.
Le réfrigérateur.
Toujours le même. Blanc, usé, un peu jauni. Le même bourdonnement qu'il se souvenait d'avoir entendu depuis sa chambre, les nuits de silence, quand la maison dormait et que le seul bruit était ce moteur qui tournait.
Il l'ouvrit.
Et l'odeur le frappa.
De la nourriture. Fraîche. Réelle. Des plats cuisinés, soigneusement rangés dans des boîtes en plastique. Des fruits. De la viande emballée. Du pain. Du fromage.
Pas la nourriture de quelqu'un qui vit seul. C'était la nourriture de quelqu'un qui cuisine pour deux. Qui garde des portions en plus. Qui espère, sans le dire, que peut-être un jour, elles seront mangées.
Son ventre cria. Un son brut, animal, qu'il n'avait pas entendu depuis des années. Son corps réclamait. Pas les snacks pourris, les sodas, les plats instantanés qu'il survivait depuis six ans. De la vraie nourriture. Du chaud. Du consistant.
Ses yeux s'écarquillèrent. Ses mains se tendirent avant que son cerveau ne donne l'ordre.
Il saisit ce qu'il pouvait. Du pain. Du fromage. De la viande froide. Il mordit dedans avec avidité, sans réfléchir, sans se poser de questions.
Chaque bouchée était une explosion. La simple chaleur d'un aliment le fit trembler. Le pain était moelleux, le fromage salé, la viande fondante. Des saveurs qu'il avait oubliées. Des textures qu'il ne reconnaissait plus. Son corps, affamé pendant des années de malnutrition, réclamait plus.
Il mordit encore. Encore. Son menton était couvert de miettes. Ses doigts brillaient de graisse. Il riait presque — un rire nerveux, hystérique, entre deux bouchées.
« C'est… c'est trop bon… »
Des larmes lui montèrent aux yeux. Pas de tristesse. Pas de joie. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n'avait pas de nom.
Il mangeait comme un homme revenu d'entre les morts. Parce que c'était exactement ce qu'il était.
Et dans sa joie maladroite, le ventre plein pour la première fois depuis des années, il ne l'entendit pas approcher.
La voix le figea.
Douce. Fragile. À peine au-dessus d'un murmure.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
Il tourna la tête lentement. Comme au ralenti. Comme dans un cauchemar.
Elle était là.
Debout dans l'encadrement de la porte de la cuisine. Immobile. Ses yeux, grands ouverts, reflétaient la surprise et l'incrédulité.
Elle le regardait comme si elle voyait un fantôme.
Parce que c'est ce qu'il était. Un fantôme. Le fantôme de son fils, disparu derrière une porte six ans plus tôt, et qui se tenait maintenant devant elle, les mains pleines de nourriture, la bouche encore couverte, les joues gonflées, les yeux rouges.
Daven la fixa.
Tout tomba de ses doigts. Le pain. Le fromage. La viande. Les morceaux roulèrent au sol dans un bruit sourd. Un morceau de pain roula jusqu'aux pieds de sa mère.
La pièce sembla s'arrêter. Le temps se figea. Le bourdonnement du réfrigérateur ouvert était le seul son. Le froid qui s'en échappait lui rappelait quelque chose qu'il ne voulait pas se rappeler.
Il la regarda. Elle le regardait. Six ans de silence entre eux. Six ans de porte close. Six ans de mots non dits, de pleurs étouffés, d'absence.
Et dans un souffle, dans un murmure à peine audible, il dit :
« Maman… »