Chapitre 529
Le prêtre ne répondit pas et lança le navire vers l’espace dégagé de la rue.
Le petit objet atterrit sur les pavés.
Clic.
Pendant une fraction de seconde, rien ne se passa… puis des lignes bleues se mirent à luire et une lumière blanche jaillit de toute sa surface.
Kain recula instinctivement la tête, et Lian fit lui aussi un pas en arrière.
Le navire se mit à grandir. Il ne faisait pas que grossir : sa véritable structure se déployait, couche après couche, à travers la lumière.
En un instant, il passa de la taille d’une paume à un mètre de long.
Trois mètres.
Cinq.
Dix.
Le fond du navire s’ouvrit dans les airs, la proue s’allongea et des parois blanches s’élevèrent de chaque côté.
À sa surface, des lignes lumineuses se rejoignaient en un réseau complexe.
Vingt mètres.
Trente.
Quand sa croissance prit fin, un navire de plus de trente mètres de long se dressait au milieu de la rue en ruines.
Mais ce qui stupéfia Lian plus encore que sa taille, c’était qu’il ne touchait pas le sol.
La coque flottait à environ un demi-mètre au-dessus des pavés.
« Le voilà. » Le prêtre leva respectueusement sa main valide vers le pont.
Kain regarda le navire, puis Lian.
« Je crois que ce voyage devient de plus en plus étrange d’heure en heure. »
Il n’avait aucune objection. Même de près, cet engin n’avait rien de banal.
Les sillons de Mana qui parcouraient sa coque étaient si fins que certains semblaient plus minces qu’un cheveu.
Avant de monter à bord, il se tourna vers Deux.
Le loup aux huit yeux se tenait à quelques mètres de là. Lian l’avait invoqué de nouveau pour qu’il aide à intimider les autochtones pendant l’interrogatoire, mais cela n’avait finalement pas été nécessaire. Mieux valait le laisser se reposer pour le reste du voyage.
Deux baissa légèrement son énorme tête, comme pour leur dire adieu.
Son corps se transforma en particules lumineuses.
[Deux est retourné à la Maison de la Colonie.]
Lian monta à bord après Kain. Les deux soldats de la Région Trois les suivirent, puis le prêtre ferma la marche.
Le pont paraissait simple au regard de la taille du navire : pas de cordages, pas de voiles, et même pas de mât.
À l’avant, un anneau lumineux à demi transparent flottait dans les airs. Plusieurs lignes de Mana en partaient et couraient le long du pont jusqu’à toute la coque.
Kain observait toujours le sol, examinant l’un des sillons.
« C’est quoi, ce truc… »
Le navire bougea… Un instant plus tôt, il flottait encore dans les airs ; l’instant d’après, la ville se trouvait dix mètres en dessous d’eux.
« Bon sang ! » L’Enfant de la Lumière agrippa vivement le bord du pont.
Le navire s’éleva à toute vitesse.
Vingt mètres.
Cinquante.
Cent.
Le vent leur fouetta le visage et plaqua leurs vêtements en arrière. En contrebas, les bâtiments blancs et gris de la Cité de la Lumière rapetissaient.
Les marches du sanctuaire, les tours-miroirs, la zone noire qui s’effondrait et les corps des soldats des deux Régions, qui n’étaient plus que de petites taches vues de cette hauteur.
Kain s’approcha de la paroi et regarda en bas. Son visage ne trahissait aucune peur ; au contraire… son excitation frisait l’infantilisme.
« Il vole vraiment ! »
Lian posa une main sur le bord du navire. Le vent froid lui fouetta le visage et lui repoussa les cheveux.
Même lui ne pouvait le nier… c’était incroyable.
Le navire mit le cap sur la paroi montagneuse et les rochers se rapprochèrent rapidement.
Au bout de quelques secondes, Kain remarqua que leur trajectoire les conduisait droit vers l’un des points culminants de la montagne.
Son regard glissa lentement vers le prêtre.
« J’espère que ce truc sait ce qu’il fait. »
« Il le sait, Votre Altesse. Ne vous inquiétez pas. » L’homme restait parfaitement calme, debout près de l’anneau lumineux.
Les rochers se rapprochèrent encore.
Ils n’étaient plus qu’à cent mètres…
Cinquante mètres.
Trente mètres.
Dix mètres !
Kain resserra les doigts autour du bord du pont et, au tout dernier moment, la proue du navire se redressa vers le ciel.
Fiiiiou !
Une brusque pression s’abattit sur leurs corps tandis que le navire s’arrachait au flanc de la montagne en prenant un angle raide.
Les rochers gris défilèrent à moins de quelques mètres sous la coque.
Puis il n’y eut plus que le ciel. D’épais nuages leur faisaient face, et le navire s’y engouffra sans ralentir.
Le monde devint blanc.
L’humidité glaciale effleura le visage de Lian. Il ne voyait pas à plus de quelques mètres ; seules les lignes bleues du navire transparaissaient dans le brouillard. Le grondement de l’air qui déferlait autour de la coque ne cessait de résonner.
Quelques minutes plus tard, ils émergèrent au-dessus des nuages.
Une mer de nuages s’étendait sous leurs pieds, jusqu’à l’horizon, baignée par la lumière grise du ciel.
Le navire avançait droit au-dessus d’elle.
Kain traversa le pont d’un côté à l’autre, baissa les yeux, puis les leva vers le ciel.
« D’accord. Je l’admets. C’est probablement la chose la plus géniale que j’aie jamais vue. »
« Ta Sphère du Témoin risque d’être vexée », dit Lian.
Kain réfléchit un instant à la sphère qu’il avait rangée dans son corps.
« La deuxième chose la plus géniale. »
Lian n’eut même pas le temps de répondre que la proue du navire plongea.
« Pourquoi est-ce qu’on descend ? » Kain était lui aussi surpris.
L’angle s’accentua… beaucoup.
« Pourquoi est-ce qu’on descend autant ? »
« C’est normal », répondit calmement le prêtre.
Et à cet instant, le navire chuta. Cette fois, il ne s’agissait plus d’une descente maîtrisée : la coque traversait les nuages à toute vitesse.
La pression du vent devint si forte que Kain dut s’agripper à la paroi des deux mains.
Lian appuya lui aussi fermement sa paume contre le bord.
Les nuages se dissipèrent, révélant soudain le paysage en contrebas.
Un bleu infini. Une véritable mer, dont les eaux s’étendaient jusqu’à l’horizon et brillaient sous la lumière du ciel.
Le navire fonçait vers la surface à une vitesse terrifiante.
Cent mètres.
Cinquante mètres.
Cette fois, Kain ne dit rien. Il se contenta de regarder le prêtre, qui demeurait calme.
À dix mètres au-dessus de l’eau, toutes les lignes bleues de la coque s’illuminèrent et sa partie inférieure changea de forme.
La coque s’élargit, les lignes lumineuses s’étirèrent de la proue à la poupe, puis… PLOUF !
Le navire se posa sur l’eau. Deux immenses murs liquides jaillirent de chaque côté et des gouttes s’abattirent sur le pont comme une pluie.
Mais sa vitesse ne diminua pas. Le navire fila à la surface de la mer, traçant derrière lui une ligne blanche d’écume et de vagues.
L’Enfant de la Lumière ne dit rien pendant quelques secondes, comme s’il essayait de maîtriser sa surprise.
Puis, le visage trempé et quelques mèches collées au front, il se tourna vers le prêtre.
« C’est quoi, ce putain de truc ?! »
Lian attendait lui aussi une explication.
Même à ses yeux, fabriquer un engin pareil dépassait de loin tout ce qu’on pouvait simplement qualifier d’« utile ».
Le prêtre posa la main sur l’anneau de commande.
« Le Voyageur des Rêves. C’est un artefact de transport. »
« Un artefact de transport capable de voler ? » Kain jeta de nouveau un regard à l’eau sous leurs pieds.
« Pour une courte durée. Le voyage aérien consomme plusieurs fois plus d’énergie que le déplacement sur l’eau.
« En général, nous n’utilisons le mode de vol que pour franchir des montagnes, des vallées ou des endroits où il est impossible de circuler au sol. »
Lian observa les sillons aquatiques de la coque. Cette limite lui semblait logique.
Si le véhicule pouvait voler partout sans coût important, construire des routes et utiliser des navires ordinaires dans ce monde n’aurait guère de sens.
« Bien sûr, ce navire peut voler dans n’importe quel environnement. Il peut même entrer dans les rêves de quelqu’un, voler dans le ciel, naviguer sur les mers et traverser les déserts. »
« Est-ce qu’on peut en obtenir un ? Ou est-ce un modèle particulier ? » demanda Lian. Ce navire était un véhicule à tout faire ; impossible de ne pas en avoir envie.
« En temps normal, peut-être. Ils sont fabriqués sur commande et, tant que vous en payez le prix, ils vous en construisent un. » Le prêtre poussa un léger soupir.
Il marqua une pause.
« Mais leurs créateurs viennent de la Région Sept. Ce sont des fidèles de la Divinité de l’Âme et des Rêves. »
« Et ils ont cessé tout commerce avec la Région Trois », comprit Lian.
« Depuis des années. » L’homme posa la main sur une partie de la paroi.
« Celui-ci est vieux, lui aussi. Il a été réparé plusieurs fois. Si sa pièce principale était gravement endommagée… je ne crois pas que quiconque, dans la Région Trois, puisse le réparer entièrement. »
Le jeune Vorhelm observa de nouveau le navire. Une autre question lui vint à l’esprit.
« Savez-vous comment ils fabriquent des objets pareils ? Ou bien la fabrication d’artefacts de ce genre est-elle la spécialité principale de la Région Sept ? »
Le prêtre réfléchit un instant.
« J’ignore comment ils s’y prennent exactement. Mais ils ne sont pas les seuls à fabriquer des artefacts : les autres Régions ont aussi leurs propres artisans. »
Puis il désigna le pont de la main.
« La différence, chez certains artisans de la Région Sept, tient à leur méthode de conception. »
« Quelle différence ? » Kain s’approcha.
« Les rêves. »
« Ils peuvent concevoir un artefact en rêve, en fabriquer un prototype, le détruire et tout recommencer. »
« Sans utiliser de vrais matériaux ? » Lian se montra plus intéressé.
« Tant qu’il ne s’agit que de concevoir et de tester, oui. Les artisans les plus puissants peuvent même modifier leur perception du temps dans certains rêves. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? » Cette fois, Kain était sincèrement intéressé.
« Qu’un artisan peut se coucher le soir et, de son point de vue, passer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à travailler sur un projet. Puis, à son réveil, il fabrique dans le monde réel la version qui a le plus de chances de réussir. »
« C’est vraiment génial », souffla l’Enfant de la Lumière.
Lian hocha lentement la tête. Il était d’accord : même sans pouvoir combattre directement, une telle profession avait une valeur incroyable.
La possibilité de tester des centaines de modèles sans gaspiller de vrais matériaux, de réduire les erreurs, de créer des artefacts complexes… sans parler de l’argent.
Probablement beaucoup d’argent.
Il fit remonter la Région Sept d’un cran dans sa liste des lieux à visiter un jour.
Au bout d’un moment, le navire stabilisa sa vitesse.
Le prêtre et l’un des deux soldats s’avancèrent pour contrôler la trajectoire.
Kain resta près du bord du pont et contempla la mer un moment.
Pour Lian, c’était enfin l’occasion de mettre de l’ordre dans son panneau. Il s’assit contre la paroi et ouvrit son panneau de statistiques.
La première chose qui attira son attention fut la récompense du combat contre le Léviathan.
[Points de statistiques reçus : 4 730.]
[Fragments reçus : 9.]
Avant le combat, il avait 161 Fragments.
À présent.
[Fragments : 170.]
Il baissa légèrement les yeux. Ces chiffres ne représentaient même pas la totalité de la récompense du combat.
Comme Kain avait directement participé à la mise à mort du Léviathan, sa part finale avait malheureusement été réduite de moitié.