Chapitre 204
Les compagnons de l’expédition luttaient pour repousser l’Énergie démoniaque.
Ils ne savaient pas vraiment comment la disperser, mais tentaient de faire tout ce qui était en leur pouvoir.
Everchen fit apparaître une Lame Titan de plus, puis s’agenouilla et adressa une prière à Dieu.
Bea décocha des flèches de lumière dans l’atmosphère saturée d’Énergie démoniaque.
Chaque fois qu’une multitude de flèches lumineuses fendait le vide, l’Énergie démoniaque agglutinée se dispersait un instant.
Eidon lançait des lances de glace du bout des doigts, même au cœur de l’Énergie démoniaque où il était difficile de respirer.
Keldric se déchaînait, même parmi ses compagnons.
Il prenait appui au sol, balançait les poings pour projeter des bourrasques et maîtrisait même l’Esprit maléfique, frappant le vide de ses poings et de ses pieds.
Hike, qui récitait sans relâche la Langue des dragons, s’approcha de moi et posa une main sur mon épaule.
« Tu as bien créé cet espace. Au point que même moi, je n’ai pas pu intervenir de l’extérieur. »
*Vraiment ? Tout cela, c’est grâce à ce que j’ai appris auprès de vous, dame Hike.*
Je voulais lui répondre ainsi, mais aucun son ne sortit facilement de ma bouche. Je hochai simplement la tête avec lenteur.
« On dirait que seule l’Énergie démoniaque originelle libérée par le Roi démon mourant a pu s’échapper de l’espace que tu as créé. Alors… »
Hike s’interrompit, le bras passé autour de mes épaules.
Sa voix, contrairement à elle, tremblait légèrement.
« Tiens encore un peu. Elle s’affaiblit, c’est certain. »
Je hochai de nouveau la tête.
Même le blanc des yeux de Hike était devenu noir.
Il ne faisait aucun doute que l’Énergie démoniaque originelle du Roi démon s’infiltrait jusque dans son corps.
Pourtant, Hike me parla avec le calme rassurant dont elle faisait toujours preuve.
Elle prit sa forme de dragon, s’envola très haut dans le ciel et, comme pour prouver que sa voix ne tremblait plus, lança la Langue des dragons dans un rugissement.
— Sois anéantie.
La Langue des dragons de Hike eut bel et bien un effet.
L’Énergie démoniaque originelle, épaisse, avait envahi l’espace et plongé les lieux dans une obscurité totale, mais celle-ci s’atténua peu à peu.
Hike ressemblait désormais à une étoile dans le ciel nocturne.
Elle ne pouvait pas chasser complètement les ténèbres, mais elle faisait sentir sa présence de tout son être.
*Dame Hike…*
Hike n’était pas la seule à apporter son aide : Baden et les compagnons de l’unité spéciale s’y joignirent aussi.
Du palier de l’escalier qui montait au Château du Roi démon, un martèlement de pas précipités retentit.
J’essayai de tourner la tête vers le bruit, mais même cela m’était difficile.
*…C’est donc ça, mourir.*
J’avais toujours pensé que cela m’arriverait un jour, mais, maintenant que c’était réellement le cas, je regretta bien des choses.
*J’aurais voulu passer plus de temps avec mes compagnons. J’aurais voulu pouvoir faire la sieste, l’esprit tranquille…*
Mais il était trop tôt pour baisser les bras.
Ceux qui se donnaient tant de mal pour moi déployaient leurs forces en souffrant au point que le blanc de leurs yeux noircissait.
Et bientôt, je pus reconnaître ceux qui montaient l’escalier.
Sans même tourner la tête, je les vis apparaître, toujours plus nombreux à se précipiter vers nous.
Kiyot, Blaze et Sierin fendirent le vide et déversèrent leur mana.
Bitelleanus leva le Bouclier de l’Ombre rouge et se plaça devant moi pour me protéger.
Chaque fois qu’Evernite faisait tournoyer le manche de sa lance, le Château du Roi démon se fissurait.
Derix accourut et posa la main sur ma poitrine pour m’insuffler du mana, tandis que Labella manipula l’Éthérial afin de briser le Collier du vide qui pendait à mon cou.
Crac !
La vitalité des démons contenue dans le Collier du vide, le trésor de l’ancien Roi démon, se transforma et pénétra en moi.
Petit à petit,
je sentis mes forces revenir, tout doucement.
Mais peut-être parce que j’avais déjà été exposé à une quantité phénoménale d’Énergie démoniaque originelle,
la dernière flamme qui brûlait encore en moi semblait s’éteindre plus vite que mes forces ne revenaient.
Au milieu de tous ces efforts, je m’effaçais en silence.
Je n’avais pas eu une mauvaise vie.
Comparée à celle que j’avais menée sur Terre, elle avait certes été rude et éprouvante, mais j’avais pu voir mes efforts porter leurs fruits.
Et c’était justement pour cela que mes regrets étaient si grands.
Il me restait tant de choses à essayer, tant de choses que je n’avais pas encore faites.
À cet instant, comme en réponse à mes regrets, une énergie rouge jaillit de mon corps.
Comme si elle sentait que ce serait mon dernier combat, la Divinité s’embrasa.
Ma Divinité se mit à brûler jusqu’à l’Énergie démoniaque originelle du Roi démon.
Et, dans le même temps, je compris instinctivement.
Si elle brûlait entièrement ainsi, il se pouvait que je ne puisse plus jamais utiliser la Divinité.
Même Maron, pourtant si puissant, avait mis longtemps à se remettre après avoir perdu sa Divinité. Et cela m’arrivait alors que je venais tout juste d’obtenir la mienne et que je la libérais de force.
*…Malgré tout, je veux vivre.*
À mesure que ma volonté s’affirmait, l’énergie rouge grandissait de façon incommensurable.
Une chaleur brûlante envahit le Château du Roi démon, mais elle ne consumait que l’Énergie démoniaque originelle du Roi démon, épargnant mes compagnons.
Les membres de l’expédition qui remarquèrent le changement se rassemblèrent autour de moi.
Après avoir constaté que la chaleur torride ne leur faisait rien, ils m’encerclèrent.
Il n’y avait pas seulement les membres de l’unité spéciale, Baden, Hike, Evernite et Labella.
Pasion, Balua, Dinaus et tant d’autres…
Les commandants qui s’étaient dispersés pendant l’expédition pour combattre les démons se rassemblaient les uns après les autres et me témoignaient leur confiance.
*Soler et Urseca sont venus aussi. Et même seigneur Gallajio… Tout le monde est sain et sauf.*
La confiance que m’accordaient les commandants de l’expédition alimentait toujours davantage les flammes de la Divinité.
Alors le Seigneur Dragon Baden s’approcha de moi.
Il jeta un regard à Hike, qui continuait de lancer la Langue des dragons dans le ciel, puis s’adressa à moi d’un ton solennel.
« Les dragons ne dorment pas couchés. »
— Lève-toi.
Baden usa de la Langue des dragons sur moi.
Mon corps se redressa alors de lui-même.
Jusque-là, je m’étais cramponné de toutes mes forces à la jambe restante d’Adjak.
Je sentis tous les regards se poser sur cette jambe.
Baden devina lui aussi à qui elle appartenait.
« Votre ancêtre semble être resté debout, même après sa mort. »
« …Oui. C’est grâce à lui que j’ai survécu. »
Ma voix était profondément éraillée quand je lui répondis.
À cet instant, Baden plongea la main dans sa propre poitrine.
Je ne comprenais pas pourquoi il faisait cela.
Je le regardai, stupéfait.
« Ton cœur est recouvert d’une partie de celui de mon père. Un fragment du mien pourra aussi t’aider. Je ne t’en donnerai que juste assez pour ne pas mourir. Alors tiens bon et surmonte cette épreuve. »
Baden arracha une partie de son cœur vivant, puis m’ouvrit la poitrine et la plaça sur le mien.
Une greffe brutale, sans recourir à la Langue des dragons.
Mais, cette fois, je ne pouvais pas m’en plaindre.
Je pouvais imaginer à quel point arracher une partie de son cœur encore vivant devait faire souffrir Baden, et avec quelle détermination il avait accompli ce geste.
Une puissance immense me fut transmise, accompagnée d’une douleur insoutenable.
« Toi et ton ancêtre êtes les seuls à pouvoir anéantir l’Énergie démoniaque originelle. Alors rassemble tes forces, ne serait-ce que pour nous. »
L’Énergie démoniaque noire avait envahi le blanc des yeux de Baden, et il en allait de même pour les autres compagnons.
Je hochai la tête et me redressai au centre du Château du Roi démon.
Je posai au sol la jambe d’Adjak et criai de toutes mes forces.
— Sois anéantie.
À la suite de la Langue des dragons que je venais de lancer, la Divinité rouge se répandit dans tout l’espace.
Je l’étendis et tentai de brûler l’Énergie démoniaque originelle du Roi démon elle-même.
Fouuush !
Tous restèrent bouche bée devant l’énergie rouge flamboyante qui dévorait l’Énergie démoniaque du Roi démon.
Moi aussi, je contemplai le ciel, pareil à un coucher de soleil, puis je remarquai quelque chose qui remuait près du pied d’Adjak.
En y regardant de plus près, je vis un petit insecte ramper de toutes ses forces.
*…Le Roi démon ?*
Je compris aussi instinctivement que cet insecte était le Roi démon.
Je ne savais pas par quel mécanisme, mais les pensées d’Adjak me parvenaient.
— Après avoir tué le Roi démon, qui était un dieu primordial, j’ai moi aussi été emporté par l’Énergie démoniaque originelle du Roi démon. Mon ultime effort a consisté à envoyer mes compagnons hors de Myeolji.
— Le Roi démon actuel n’était qu’un insecte qui vivait dans le Château du Roi démon. Il était si insignifiant que, pour une raison ou une autre, il n’avait pas explosé alors que le Roi démon et moi combattions de toutes nos forces.
— Pourtant, ce type, qui était à l’agonie après être tombé dans la mare de sang répandu par le Roi démon et moi, a fini par réussir à abriter l’Énergie démoniaque originelle du Roi démon. Toi, tu as enfin mis un terme à cela.
Je sentis peu à peu les pensées d’Adjak s’évanouir.
— C’est bien présomptueux de ma part, mais merci d’avoir exaucé mon souhait. Grâce à ton sacrifice, je peux fermer les yeux en paix. J’espère sincèrement… que tu pourras, toi aussi, vivre ta vie désormais.
Les pensées d’Adjak ne continuèrent pas.
Ses paroles — qu’il me remerciait malgré l’audace de sa demande et qu’il espérait me voir vivre ma vie — étaient forcément sincères.
Mais, moi, j’allais bien.
La vie ici était très difficile, mais elle était tout aussi gratifiante.
Juste à temps, ma Divinité parvint à consumer toute l’Énergie démoniaque originelle.
Le coucher de soleil rouge qui emplissait l’espace s’effaça lentement.
Les compagnons qui contemplaient le ciel, hébétés, reportèrent leur regard sur moi.
Je souris faiblement et écrasai d’un pied l’insecte qui était le Roi démon.
Floc.
Je sentis l’insecte éclater sous mon pied.
Le Roi démon, qui n’avait même pas pu parler ni prendre une forme convenable, mais qui avait farouchement exprimé sa volonté de mettre le monde à ses pieds, connut une fin bien misérable.
Mes compagnons me virent l’écraser, mais ils ne semblaient pas avoir compris qu’il s’agissait là de sa véritable forme.
Cela suffisait.
Car le monde où le Roi démon ne pourrait plus exercer son influence ne faisait que commencer.
L’Énergie démoniaque originelle du Roi démon qui emplissait le Château du Roi démon avait été anéantie, et même celle qui recouvrait tout Myeolji s’estompait peu à peu.
« Vous avez tous fait du bon travail. »
Quand je me relevai, je remarquai une autre anomalie.
Soudain, le monde s’immobilisa et une voix bien particulière résonna dans ma tête.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les pensées d’Adjak, que moi seul avais entendues.
[Félicitations. Vous avez découvert une nouvelle fin de l’« Histoire officielle ».]
[Votre histoire deviendra bientôt celle du monde.]
Cette voix qui m’avait entraîné dans ce monde retentit une nouvelle fois.
Au lieu d’être soulagé que tout soit vraiment terminé, je fus saisi d’angoisse.
*…Ne me dites pas que je retourne encore sur Terre ?*
[Des récits qui ne sont pas encore devenus l’Histoire officielle vous attendent.]
[Lancement de la consultation des récits.]
— Histoire du barbare Asik.
— Histoire du Paladin Holun.
— Histoire de la tribu des Ours, Rakcdum.
…
La liste était remplie de noms familiers.
C’étaient ceux des personnages que j’avais élevés avant de jouer avec Adjak.
Si j’héritais de leur histoire, devrais-je partir vivre à nouveau dans un monde semblable à celui-ci, mais différent ?
Tandis que cette question me traversait l’esprit, la voix poursuivit :
[Vous pouvez aussi retourner sur Terre.]
[Souhaitez-vous retourner sur Terre ?]
[O/N]
[Souhaitez-vous choisir une autre histoire ?]
[O/N]
Quand j’étais arrivé ici, je n’avais même pas eu le choix. Mais, à présent, plusieurs options s’offraient à moi.
Pourtant, je n’en étais pas heureux du tout.
À force d’aimer le combat lui-même, je risquais de trouver ennuyeuse une vie dans un monde sans Roi démon.
Un jour, j’aurais peut-être envie de prendre part à un autre monde et d’y écrire une nouvelle histoire.
Ou peut-être voudrais-je retourner sur Terre et profiter d’une vie tranquille.
*Mais pas maintenant.*
Je refusai toutes les options que la voix me proposait.
*Pour l’instant, je veux rester plus longtemps avec eux.*
Je lui fis connaître ma volonté.
Alors la voix, qui n’avait cessé de me troubler en déversant ses paroles, s’interrompit à son tour.
Le silence dura un moment, puis…
[Vous pourrez choisir à tout moment de consigner une nouvelle histoire.]
[Vous avez choisi de poursuivre l’histoire de « Polarin ».]
[Nous garderons votre histoire en mémoire.]
[Nous attendons avec impatience la suite de votre histoire.]
Après ces paroles, le monde immobile se remit en mouvement.
Mes compagnons ne semblaient pas s’être rendu compte que le monde s’était arrêté.
« Polarin, tu as vraiment fait du bon travail. »
Keldric me prit dans ses bras.
Les autres membres de l’unité spéciale m’entourèrent à leur tour et me serrèrent dans leurs bras.
Je sentis distinctement la chaleur de leurs corps.
« Peut-on demander aux autres de purifier complètement Myeolji ? »
« Oui, faisons ça. J’aimerais aussi me reposer un peu. »
Bea répondit elle aussi d’un air épuisé.
Mais elle sourit avec éclat.
« C’est vrai, j’ai envie de manger quelque chose de bon et de faire une petite sieste. »
« J’aimerais ne plus avoir à utiliser des choses comme la magie. »
On entendait aussi le rire dans les voix d’Everchen et d’Eidon. Puis…
« Au fait, est-ce que je peux vraiment aller vivre à Gullok ? »
« Moi aussi, je veux y vivre ! »
« …Moi aussi, j’aimerais bien. »
Blaze, Sierin et Kiyot répondirent, les larmes aux yeux.
Je serrai mes compagnons contre moi et leur répondis :
« Oui, allons à Gullok et reposons-nous un peu. Nous mangerons de bonnes choses et nous ferons la sieste, nous aussi. C’est dur. Mais ça en valait la peine, et c’était amusant. »
L’histoire de Polarin ne faisait que commencer.
Une vie où je n’aurais plus à tuer le Roi démon.
Même si la disparition d’un objectif immense me plongeait dans le désarroi, je pourrais avancer, où que j’aille.
Une vie entière, une vie aux côtés de mes compagnons, commençait.