Chapitre 111
Chapitre 111 : La scène d'un massacre (2)
« Qu'est-ce que tu en penses ? Oh, c'est vrai. Toi aussi… Pff… »
Jorgal soupira et froissa les documents que j'avais apportés sans même y jeter un œil.
« J'ai fait quelques recherches… »
Mon cœur se serra, mais j'avalai ma salive avec difficulté. En tant que corne-rouge, je ne pouvais rien y faire.
Après avoir jeté les papiers froissés à la poubelle, Jorgal me fixa et prit la parole.
« Hé, t'as entendu dire que les nouvelles recrues affectées à la Division Sud sont allées dans le désert et sont revenues avec une poignée de sable ? »
« C'est la première fois que j'en entends parler, mais… »
Je me grattai la nuque en répondant, après avoir reçu une tape derrière la tête de la part de Jorgal pour mon manque de respect.
« C'est leur première fois dans le désert… bande d'abrutis. S'ils vont là-bas pour ramener des morceaux de cadavres "d'un autre monde", entre autres choses, ils auraient dû le faire correctement au lieu de ramener du sable partout. »
Quand je ne savais pas quoi répondre, le mieux était de sourire. C'était l'une des astuces de survie que j'avais apprises.
« Hahaha, ils sont drôles, ces types. »
En entendant mon rire hésitant, Jorgal me frappa la tête avec une pile de dossiers qui traînait.
« Hé, espèce d'abruti, tu fais exactement la même chose. Quoi, le héros réincarné ? Tu crois l'avoir trouvé cette fois ? Et tout ce que t'as obtenu comme information, c'est un morceau de pierre ? Et les trois humains que t'as pris pour tes frais de voyage sont déjà en route vers tes cornes ? »
Il me gifla la tête et me lança une pierre qui traînait sur son bureau.
Elle me frappa la poitrine et rebondit, et je la rattrapai avant qu'elle ne touche le sol.
« Non… Je sentais vraiment l'aura du héros… c'est… »
Je regardai la pierre dans ma main et des larmes me montèrent aux yeux.
J'avais pourtant bel et bien senti l'aura d'un guerrier.
« Enfin… C'est ma faute de t'avoir écouté aussi bêtement. »
Jorgal me ricana au nez avec enthousiasme. C'était lui qui m'avait demandé de partir en voyage d'affaires pendant que je recueillais discrètement des informations sur le héros.
« Bon, j'ai bien peur que les choses tournent mal cette fois… Il faut que tu prennes le relais. »
« Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire… ? »
« C'est quoi ce bordel, tu crois que je devrais être rétrogradé à cause de tes conneries ? »
Il agita la main devant son visage comme pour me dire de déguerpir.
« Rétrogradé… ? »
Je chancelai jusqu'à mon siège, mes jambes se dérobant à chaque pas.
Il n'y avait qu'un seul endroit où je pouvais être rétrogradé : la branche ouest, celle près de la Terre Sainte.
« J'ai entendu dire qu'ils te coupaient la tête si tu allais travailler là-bas… »
Je ne voulais pas être décapité si jeune, sans avoir jamais pu m'épanouir.
J'avais un rêve. Le même rêve que tous ces abrutis dans ce trou à rats : avoir des cornes noires.
Des gens m'ont demandé quel genre de cornes noires j'avais dans ce dépotoir, où je ne suis pas un démon, où je ne me bats pas pour ma vie avec honneur, où je suis traité comme un simple morceau de papier.
Il y avait un démon légendaire au fond de ce puits. Un démon légendaire qui a fait pousser ses cornes noires avec juste une pile de dossiers.
On disait que le nombre d'humains qu'il avait reçus en récompense se comptait par milliers.
On l'appelle une légende à cause de ses accomplissements, mais il est bien réel. Je crois qu'il sert actuellement dans le personnel du Légionnaire.
C'est aussi le chef de cette organisation, d'ailleurs.
Je me demande si je le rencontrerai un jour.
« Ouah… »
Je soupirai et organisai les papiers sur mon bureau.
Je devais d'abord sauver ma peau et, si je ne voulais pas être rétrogradé, je devais découvrir tout ce que je pouvais.
Il me fallait quelque chose de bien plus tangible que des textes anciens, alors je fixai la pierre dans ma main.
Elle semblait détecter la plus infime trace de l'aura du héros. Plus précisément, je soupçonnais qu'il s'agissait de l'énergie d'une épée sacrée.
Dans les textes anciens, on disait que les épées sacrées possédaient le pouvoir des étoiles.
Je plaçai la pierre dans un coin de mon bureau et sortis une carte, puis je commençai à marquer les villages un par un.
Les zones où l'on racontait que des météores étaient tombés de nulle part. Comme il ne s'agissait que de rumeurs, je devais faire un peu de tri.
Le météore était censé être une épée sacrée invoquée, et les fragments de pierre étaient probablement des débris de l'invocation.
Encore une fois, ce n'était qu'une supposition.
« À vue de nez… »
J'entourai un endroit sur la carte où les marques que j'avais faites, basées sur les rumeurs, étaient particulièrement regroupées.
« …par ici. »
Les textes anciens des humains disaient qu'il était très difficile pour le héros et le roi démon d'échapper à leurs « liens ».
La résurrection du roi démon n'aurait lieu que dans plusieurs décennies au mieux, donc le héros n'avait pas été réincarné, ou plutôt, il n'était pas encore né…
Peut-être était-il encore un enfant, et dans cet état, il serait très facile à tuer… et quelle meilleure nouvelle pour le futur roi démon ressuscité.
Devenir un Corne Noire n'était pas exclu, si je pouvais le trouver.
« …Est-ce que je dois passer par tous les villages du coin ? »
Alors que j'y réfléchissais, quelqu'un passa devant mon bureau et me tapota l'épaule de manière inconfortable.
Je fronçai les sourcils et me tournai pour voir Jorgal debout là, avec un sourire sinistre sur le visage.
« Hé… Tu travailles dur, n'est-ce pas ? Je rentre chez moi, parce qu'une jolie jeune femme qui vit dans le coin m'attend… kihihihi… Celle avec les cornes noires… Elle doit être dans une unité prestigieuse. Elle a complimenté mon intelligence, en disant que je ne suis pas comme elle. Je suppose que je lui ai plu. Ha-ha-ha ! »
Jorgal rit, puis me tapota l'épaule et s'éloigna.
« Abrutis… Comment osent-ils s'accoupler dans le no man's land. »
Les bâtards font ce qu'ils veulent, j'imagine.
Des dizaines de minutes s'étaient écoulées depuis le départ de Jorgal.
J'essayai de me concentrer, mais ce n'était pas si facile.
« Aah… C'était… »
Je ne pouvais m'empêcher de penser à ce que Jorgal ferait ensuite, car cela faisait un moment que je n'avais pas tenu une femme dans mes bras.
« Pff… »
Je me renversai sur ma chaise et levai les yeux. De l'autre côté de la pièce, il y avait une autre rafale de papiers.
Quoi que je fasse, je vais finir par perdre la tête dans cet endroit.
« Sortons prendre l'air. »
C'était une bonne idée, alors je me levai avec effort. Il se faisait tard, et à moins d'avoir la malchance de tomber sur des chevaliers, rien ne devrait arriver.
Je me levai précipitamment, attrapai mon manteau et me dirigeai vers l'entrée du bâtiment.
Alors que j'atteignais la porte, j'entendis une agitation venant de l'entrée.
« Hé, espèce d'abruti, identifie-toi correctement. »
« Oh, nous sommes de la même famille… »
La première voix était clairement celle du démon qui montait la garde. J'avais déjà vu ses cornes, elles étaient d'un rouge sombre, mais c'était un démon bien plus fort que moi.
« Enfin, je me demande combien de démons dans ce bâtiment sont plus faibles que moi… »
C'était un type bien, alors comment pouvait-il être aussi en colère ?
« J'ai été un peu… stupide. »
Je jetai un coup d'œil au coin de la porte et vis un homme aux cheveux sombres retenu par le garde.
« Alors ne me montre pas ce truc noir bizarre, montre-moi tes cornes ou quelque chose comme ça ! »
« Non, tu crois que je ne connais pas les règles de cet étage ? Dès l'instant où je mets les pieds dans ce bâtiment, je n'ai pas le droit de montrer mes cornes. »
L'homme retenu avait raison, mais je ne le reconnaissais pas non plus.
Surtout, je remarquai les bandages blancs autour de ses yeux ; il était peut-être aveugle.
Pour autant que je m'en souvienne, il n'y avait pas de démons… aveugles et bandés. C'était un visage totalement inconnu.
Au moins, il connaît les règles… peut-être est-il nouveau.
« Hé, il y a un problème ? »
Demandai-je poliment en m'approchant avant que l'agitation ne devienne plus bruyante.
Le garde fit un geste de sa main libre vers l'homme qui serrait le poing.
« Je ne l'ai jamais vu auparavant… Il m'a montré ce liquide noir bizarre et m'a demandé s'il pouvait passer, et quand je lui ai demandé de montrer ses cornes, il ne l'a pas fait, ce n'est pas un humain ?! »
« Bien sûr que tu ne m'as jamais vu… Je suis nouveau ici… »
L'homme luttait pour respirer alors que le garde levait le bras avec excitation.
« Allons, allons… Calme-toi une seconde… »
Dis-je en levant la paume, et le garde grincheux finit heureusement par lâcher prise.
« Allez… Pff… Ouah… Merci. »
L'homme me sourit en reprenant son souffle. Mais ce n'était pas fini.
Même s'il y avait ici d'innombrables démons dont je ne connaissais même pas les noms, ses traits étaient bien trop reconnaissables.
« Il connaissait les règles… Ça veut dire qu'il est nouveau… »
J'ouvris la bouche en m'approchant de l'homme qui prétendait être un nouveau venu.
« Ça… Tu dis que tu es nouveau, mais c'est quoi ce liquide noir ? »
« Oh, ça… »
Soudain, quelque chose ressemblant à une gouttelette noire visqueuse jaillit du doigt de l'homme bandé et se mit à bouger.
Je me demande ce que c'est.
La noirceur de l'énergie était similaire à celle d'un démon, mais il y avait quelque chose de différent.
Alors que je le fixais, les yeux écarquillés et silencieux, l'homme aux bandages expliqua.
« …C'est parce que j'ai un peu d'expérience avec les esprits. »
« Les esprits… Tu veux dire des esprits obscurs… ?! Non, je veux dire, pourquoi es-tu venu ici au lieu d'aller dans l'unité de combat… ? »
Les élémentalistes étaient rares parmi les démons, et on était censé être dans le cursus d'élite pour en devenir un, alors pourquoi est-il venu dans ce trou ?
« Eh bien… il s'est passé quelque chose. C'est une affaire de famille… »
« Ahhh… Je vois. »
À en juger par son expression, il était clair qu'il avait été rétrogradé.
On lui avait confié la tâche de recueillir des informations alors qu'il ne pouvait même pas regarder les documents. Pourtant, ça ne faisait pas de mal de se lier avec un élémentaliste.
Le garde semblait toujours un peu à côté de la plaque, alors peut-être devrais-je l'aider.
« Par hasard, quand tu as été affecté cette fois, on t'a donné une carte ou quelque chose… ? Tu as la carte qu'on t'a donnée en arrivant, la fine ? »
J'ai bafouillé mes mots involontairement, mais je me suis vite repris.
« Euh, une carte… Oui, je l'ai. »
L'homme bandé sortit rapidement une carte de son bras et me la tendit.
Le garde la regarda avec étonnement, comme s'il n'en avait jamais vu, alors qu'il s'agissait d'un dispositif d'identification pour cet étage.
« Attends une minute, c'est la première fois que le garde voit ça ? »
…Je me suis dit qu'il devait être stupide et avoir oublié.
« Tiens, si j'insuffle de la magicka là-dedans… »
Je montrai la carte au garde et y insérai de la magicka. Je n'avais pas besoin de la montrer à l'homme aux bandages, puisqu'il était aveugle.
Le garde, après avoir lu la carte, lâcha un « Oooh ! » et frappa dans ses mains. Puis il relâcha l'homme et lui tapota l'épaule.
« Désolé pour le malentendu, Jorgal. »
« Haha, pas de problème. »
L'homme aux bandages eut un sourire en coin en redressant son col.
En entendant leur conversation, je retournai rapidement la carte pour voir ce qui était écrit.
Jorgal, c'est ce qui était écrit.
C'était un nom très familier.
« Est-ce que Jorgal ne vient pas juste de… sortir… ? »
Au moins, cet homme souriant devant moi n'était certainement pas Jorgal. Mais pourquoi, et dans quel but, cet homme prétend-il être lui ?
Et où est le vrai Jorgal ?
J'eus la chair de poule en réalisant cette vérité inconfortable.