Chapitre 166
C’était tout à fait inattendu.
« Roan Tale. Que vous veniez me trouver…… »
Kallum Rinse plongea son regard droit dans les yeux de Roan, assis en face de lui.
Roan esquissa un léger sourire et souleva sa tasse de thé.
« Le parfum de ce thé est exquis. »
« Assez de ces futilités. Pour quelle raison êtes-vous venu me voir ? »
Kallum trouvait Roan gênant.
Non, il le trouvait déplaisant, agaçant et exaspérant.
« Si seulement ce bâtard n’existait pas…… »
À l’heure qu’il est, celui qui mènerait la course à la succession au trône serait assurément lui.
Il était évident que son humeur n’était pas au beau fixe.
Face à l’intimidation de Kallum, Roan reposa sa tasse et répondit.
« Je suis venu vous rendre visite car j’ai des choses à dire à Votre Altesse. »
« À moi ? »
Kallum fronça les sourcils.
« Oui. »
Roan hocha la tête et tira une petite enveloppe de la poche intérieure de sa veste.
C’était une enveloppe qui semblait assez lourde.
« Qu’est-ce que c’est ? »
À cette question tranchante, Roan sortit des dizaines de lettres de l’enveloppe.
Instantanément, le visage de Kallum se tordit de manière grotesque.
« Ce sont…… »
Ces dizaines de lettres.
C’étaient les missives secrètes et infamantes que Kallum avait échangées avec Elton Coat et Reitas Pershion.
Les récits de ses tentatives pour éliminer Simon par l’entremise d’Elton, et ceux de son utilisation de Reitas pour tuer Roan, y étaient consignés avec une précision méticuleuse.
Le bout de ses doigts se mit à trembler violemment.
« Oui. Je savais qu’un jour comme celui-ci finirait par arriver…… »
En vérité, le sentiment de perplexité qui l’habitait jusqu’alors était immense.
En observant les agissements de Roan, il était évident qu’il avait mis la main sur les lettres échangées avec Elton et Reitas.
Pourtant, malgré cela, aucune révélation, aucun chantage, aucune tentative de conciliation ou fuite n’avait eu lieu.
Il avait tenté de mettre cela sur le compte de la personnalité de Roan, mais ce sentiment de nervosité ne pouvait être étouffé.
« Si ces lettres sont révélées…… »
Au moment même où cette pensée lui traversa l’esprit.
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Roan posa la question fatidique.
« Qu’adviendrait-il si ces lettres étaient révélées, Votre Altesse ? »
Kallum ne répondit pas.
Non, il ne le pouvait pas.
Roan sourit joyeusement et poursuivit.
« Cela ne se limiterait pas à une simple éviction de la course à la succession. Si le fait que le Prince Kallum était derrière la rébellion d’Elton Coat venait à être su, il est évident que vous recevriez une lourde sanction. Au bas mot, vous seriez condamné à l’exil. »
C’était la vérité.
Le royaume restait silencieux face aux luttes politiques voilées sous le nom de compétition pour le trône, mais l’histoire changerait si un membre de la famille royale venait à verser le sang.
C’est pourquoi même Simon Rinse, qui avait bâti la plus grande faction, ne pouvait s’en prendre imprudemment à Tommy et Kallum.
Si la vérité sur la tentative d’assassinat de Simon par Kallum était révélée dans une telle situation, il serait au minimum exilé, voire emprisonné ou banni du royaume dans le pire des cas.
« Vous me menacez ? »
Kallum fixa Roan avec des yeux flamboyants.
Roan secoua la tête.
« Plutôt qu’une menace, je souhaite négocier. »
« Négocier ? »
Devant ces mots inattendus, Kallum fronça les sourcils.
Roan sourit faiblement et hocha la tête.
« Oui. Veuillez accéder à une seule de mes requêtes. Si vous y répondez, je me débarrasserai de ces lettres. »
« Une requête…… quel genre de requête ? »
Kallum restait prudent.
Roan, le regard serein, répondit.
« Qui sait. Je n’en suis pas encore sûr, Monsieur. Si un besoin se présente, je vous le ferai savoir le moment venu. »
Le complot de Kallum pour assassiner Simon n’était pas une affaire mineure.
Il ne pouvait pas l’utiliser à la légère ou de manière impétueuse.
« Mais en retour, je ne demanderai rien de ridicule, ni rien qui nécessite de verser le sang. »
« Hmm…… »
Kallum laissa échapper un gémissement étouffé.
S’il l’avait pu, il aurait aimé se lever sur-le-champ et lui asséner une gifle.
Mais actuellement, il se trouvait dans la position du désavantagé, que dis-je, du perdant.
Il n’avait ni la force ni la justification pour refuser ou défier.
Pourtant, la dernière once de fierté qu’il lui restait se rebella.
« Et si je vous attaquais maintenant pour récupérer ces lettres ? »
À ces mots, Roan esquissa un léger sourire.
« Pensez-vous vraiment que ce soit possible, Votre Altesse ? »
Son attitude était empreinte d’une assurance audacieuse.
D’une certaine manière, c’était une déclaration arrogante.
Cependant, Kallum ne pouvait pas facilement la réfuter.
« Si je mobilise les chevaliers pour l’attaquer, je pourrais facilement le tuer, mais…… »
Inévitablement, un tumulte incroyable éclaterait et tous les regards de la capitale, Miller, se braqueraient sur lui.
Dans la position de Kallum, ce n’était pas une situation très enviable.
Avec un soupir, il fixa Roan.
« De votre point de vue de bâtard, ne serait-il pas bien meilleur de révéler ces lettres ? Ainsi, je serais évincé de la succession, et Tommy ne ferait pas le poids face à Simon si j’étais écarté. Au moment où ces lettres seraient révélées, la compétition s’arrêterait et Simon serait nommé Grand-Duc de Grain, alors pourquoi compliquer les choses ? »
Sa voix semblait vouloir le mordre.
C’était une attitude qui semblait lui dire de révéler les lettres s’il comptait jouer avec lui.
Roan sourit faiblement en secouant la tête.
« Qui sait. Peut-être est-il possible que…… »
Ses yeux brillèrent d’une lueur étrange.
« Je souhaite que les choses se compliquent. »
« Hm ? Vous souhaitez que cela se complique ? Que voulez-vous dire ? »
Kallum fronça les sourcils.
« Peut-être ne souhaitez-vous pas que Simon devienne le Grand-Duc de Grain ? »
À ces mots, Roan secoua la tête.
« Je n’ai jamais dit cela, Monsieur. Quoi qu’il en soit, l’important en ce moment…… »
Il agita légèrement les lettres qu’il tenait.
« C’est la négociation entre le Prince Kallum et moi. »
Aussitôt ses mots terminés, Kallum renifla.
« Hmph. Peut-on vraiment appeler cela une négociation ? »
« Qui sait. Tout dépend du point de vue. »
Roan répondit avec légèreté, puis plongea son regard dans celui de Kallum.
Kallum soutint ce regard en silence, puis hocha la tête.
« Soit. Puisque je n’ai pas le droit de choisir. Pour l’instant, je ne peux que suivre votre volonté. Mais…… »
Le contour de ses yeux se fit plus acéré.
« Comment puis-je vous faire confiance ? Pourriez-vous vraiment vous débarrasser de ces lettres ? Dans votre position, ces lettres sont comme une clé maîtresse. »
En les possédant, il pouvait le contrôler à sa guise.
« Bien sûr, je n’ai pas l’intention de continuer à me laisser mener par le bout du nez…… »
Kallum serra les poings.
« Un rat acculé finit par mordre le chat. »
Si Roan continuait à le faire chanter avec ces lettres, il n’aurait d’autre choix que de contre-attaquer sans se soucier des conséquences.
« Puisque être écarté de la succession reviendrait au même, d’une manière ou d’une autre. »
Sous l’effet de la rage, tout son corps trembla violemment.
« Je sais pertinemment que le Prince Kallum n’est pas quelqu’un qui se laisse manipuler indéfiniment. Il vous suffit d’accéder à ma requête une seule fois, Monsieur. »
Roan savait comment gérer Kallum.
Il le fixa droit dans les yeux.
« Comme il semblait que le Prince ne me ferait pas confiance, j’ai imaginé une solution. »
« Laquelle ? »
Kallum plissa les yeux.
D’une voix posée, Roan répondit.
« Le coffre de l’effacement. »
« Le coffre de l’effacement ? Vous voulez parler de la magie de Delerium ? »
La magie de Delerium.
S’activant sous certaines conditions, c’était une magie généralement utilisée pour stocker des documents ou des objets pendant une durée déterminée.
Roan hocha la tête et sortit d’un petit sac une boîte en bois de la taille de deux mains.
« C’est le coffre de l’effacement enchanté par la magie de Delerium, Monsieur. Je vais y placer les lettres du Prince. »
Sa voix restait calme.
« Je vais régler le minuteur sur un an. Que je fasse une requête ou non, les lettres à l’intérieur du coffre seront effacées d’elles-mêmes une fois l’année écoulée. »
Roan ajouta.
« Si je fais une requête dans l’année et que le Prince y accède, je vous remettrai la clé de ce coffre. »
La clé n’avait pas d’importance.
Puisque les lettres seraient effacées de toute façon après un an.
« Quant au coffre en bois, Prince, je vous en prie, gardez-le. »
« Hmm. »
Kallum laissa échapper un grognement sourd.
C’était une condition bien plus avantageuse qu’il ne l’avait imaginé.
« Vous me laissez cela ? Même si je pouvais le détruire immédiatement ? »
Roan hocha la tête comme si cela n’avait aucune importance.
« C’est très bien si vous le faites. Mais une fois la magie du coffre activée, un sort est lancé pour qu’il se téléporte de lui-même s’il est touché ou subit un choc sans autorisation. Il est configuré pour se déplacer vers l’endroit que j’ai choisi. »
« Quel méticuleux personnage. »
Kallum tordit les lèvres.
« Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une si mauvaise offre. »
Il ne pouvait pas faire confiance à Roan, mais il pouvait faire confiance au coffre de l’effacement.
Cependant, une chose lui échappait.
« Même si je ne me laisse pas faire, ces lettres sont assurément des cartes de victoire certaine. Pourquoi compliquer les choses en utilisant ce coffre ? »
La lueur dans les yeux de Kallum s’apaisa.
« Est-ce que ce type ne souhaite vraiment pas que Simon devienne le prochain roi ? »
Si c’était le cas.
« Qui est le prochain roi qu’il souhaite voir monter sur le trône ? »
Kallum poursuivit son soliloque de questions-réponses.
« Peut-être moi ? Est-ce pour cela qu’il essaie d’effacer sa dette envers moi ? »
Si tel était le cas, bien que ce fût une erreur, c’était une pensée bien trop incorrecte.
« Car le sentiment d’abomination envers lui est bien plus grand que celui de la gratitude. »
Avec cette affaire, de tels sentiments s’étaient intensifiés.
Le jour même où les lettres du coffre disparaîtraient, Kallum prévoyait de mobiliser toutes ses forces pour l’acculer.
À ce moment-là.
« Alors, je vais placer les lettres à l’intérieur du coffre de l’effacement. »
Roan déposa les lettres au contenu infamant dans le coffre et activa la magie.
Une lumière vive jaillit de tout le coffre.
« Je laisse le coffre ici, Monsieur. »
Roan ouvrit le grand tiroir du bureau de Kallum et y déposa le coffre.
Comme s’il n’attendait que cela, la lumière disparut.
« À partir de maintenant, vous ne pouvez plus y toucher imprudemment, Monsieur. Sinon, il se téléportera instantanément. »
« Je sais. »
Répondit Kallum, le front plissé.
Soudain, une pensée lui traversa l’esprit.
« Même si le coffre de l’effacement est un objet extrêmement précieux, il y a même ajouté un sort de téléportation ? »
Pour fabriquer un tel objet, il fallait au moins le talent d’un magicien du palais.
Le visage de Kallum se figea.
« Où ce bâtard a-t-il obtenu un tel objet ? »
L’actuel magicien du palais du Royaume de Rinse s’était enfermé dans une tour magique pour se consacrer à ses recherches.
Kallum, tout comme n’importe qui d’autre, y compris Simon et Tommy, ne pouvait le rencontrer.
« Alors cela signifie que ce n’était pas le magicien de notre camp, mais…… ah ! »
Soudain, une étincelle jaillit dans son esprit.
Il n’y avait qu’un seul endroit où Roan aurait pu obtenir ce coffre, avec un sort de téléportation intégré.
« Le Royaume de Pershion ! »
Kallum écarquilla les yeux.
« Ce bâtard…… »
L’intérieur de sa tête devint un chaos.
« Cet événement n’a pas été improvisé. Au bas mot, il a manigancé cela depuis le Royaume de Pershion. Cela signifie…… »
Cela signifiait que même la requête qu’il allait lui demander était plus ou moins esquissée depuis longtemps.
« Ce ne sera pas une requête facile. »
Un goût amer lui envahit la bouche.
« Alors, je prends congé, Votre Altesse. »
Roan referma soigneusement le tiroir du bureau et inclina la tête.
Son expression restait détendue et posée.
Devant la porte de la salle de réception, il fixa doucement Kallum.
« Le jour où je présenterai ma requête, un petit oiseau viendra frapper à la fenêtre du Prince. »
Kallum ne dit rien.
Sur ce, Roan prit congé une fois de plus et disparut.
Telle était l’histoire entière de la réunion secrète qui avait eu lieu l’hiver dernier.
« Et hier, précisément, un petit oiseau a frappé à ma fenêtre. »
Ce que l’oiseau avait apporté était une courte lettre.
« Le contenu ordonnait d’approuver le transfert du fief et du titre de la Maison du Comte. »
Conformément à la menace, non, à la négociation, Kallum accéda à la requête de Roan.
« Prince ! Pourquoi donc…… »
« C’est comme donner des ailes au Baron Tale ! »
« Prince ! Prince Kallum ! »
Les protestations des nobles résonnaient à ses oreilles.
Cependant, Kallum ne montra aucune réaction.
Avec sa déclaration d’approbation, le désir du Comte Io Lancephil fut bien trop facilement exaucé.
La grande salle devint extrêmement bruyante.
« Simon. Toi aussi, bâtard, tu ferais mieux d’être prudent. Parce que Roan est bien plus fourbe que tu ne le penses. »
Kallum jeta un regard à Simon, puis s’éloigna.
« Kallum ! »
Tommy Rinse l’appela avec un temps de retard.
Cependant, Kallum pressa le pas et sortit de la grande salle.
Il monta bientôt dans une calèche et se dirigea vers son manoir.
« Est-ce que tout est fini maintenant ? »
Son expression était complexe.
Rage, agacement, soulagement et apaisement s’y mêlaient.
« Quoi qu’il en soit, comment vais-je recevoir la clé ? »
De toute façon, les lettres du coffre seraient effacées après un an.
Mais puisqu’il avait accédé à la requête de Roan, il devait recevoir la clé comme promis.
« Ce bâtard viendra-t-il en personne ? »
Devant ses yeux, le visage de Roan apparut.
*Grincement.*
Ses dents grinçèrent instinctivement.
« Je te ferai payer cette humiliation, c’est certain. »
Son désir de vengeance flamboya.
Entre-temps, la calèche arriva au manoir.
« Quelqu’un est-il venu me chercher ? »
Il lança une question tranchante au majordome en chef qui venait l’accueillir.
Le majordome, l’air confus, secoua la tête.
« Personne, Monsieur. »
Répondit le majordome avec un air troublé.
« Personne ? »
Kallum écarta les serviteurs qui l’avaient rattrapé et se dirigea rapidement vers la salle de réception.
« Pensez-vous peut-être rompre votre promesse ? »
L’intérieur de la salle de réception était complètement vide.
Une odeur de renfermé lui piqua le nez.
À ce moment-là.
« Un ? »
Les yeux de Kallum s’écarquillèrent.
Sur le bureau parfaitement rangé.
Une clé inconnue s’y trouvait.
C’était une clé grossière brillant d’un éclat de bronze.
« Peut-être…… »
Kallum, la clé en main, ouvrit prudemment le tiroir où se trouvait le coffre.
Avec une expression légèrement nerveuse, il inséra la clé dans la serrure du coffre.
*Clic.*
Avec un agréable son métallique, le coffre s’ouvrit.
Soudain, une lumière jaillit de tout le coffre.
Au même moment, le flux de mana qu’il percevait disparut.
C’était l’effacement de la matrice magique.
Kallum se mordit violemment la lèvre inférieure et ouvrit le couvercle du coffre.
Les lettres qui l’avaient enchaîné étaient là.
« Kuuk ! »
Avalant de force les jurons qui lui montaient à la gorge, Kallum déchira les lettres.
Ce fut l’instant où les chaînes qui l’avaient lié disparurent.
« Huu. Huu. Huu. »
Des souffles rauques s’échappaient comme des buées en hiver.
Kallum posa la clé sur le bureau.
« Y a-t-il quelqu’un dehors ! »
Une pression glaciale se répandit.
Bientôt, la porte de la salle de réception s’ouvrit et un chevalier de son escorte se présenta.
« Personne n’est entré ici ? »
À cette question, le chevalier inclina la tête.
« Oui. Personne, Votre Altesse. »
« Personne ? »
« Oui. Personne. Après l’ordre du Prince l’hiver dernier, même les femmes de chambre et les serviteurs chargés du nettoyage ne sont pas entrés. De nombreux chevaliers, moi y compris, avons monté la garde sans la moindre faille. »
Sa voix était pleine de certitude.
Kallum regarda le chevalier et laissa échapper un bref soupir.
« Sans la moindre faille, hein…… »
C’était d’une absurdité sans nom.
Kallum ne put se retenir et frappa le bureau.
*Boum !*
Un fracas assourdissant retentit.
« Roan ! »
La rage bouillonnait.
« À partir de maintenant, c’est le véritable début. »
Une lueur froide brillait dans ses yeux.
« Je vais assurément te briser les quatre membres ! »
C’était une déclaration de guerre prononcée dans la solitude.
< Entrée en guerre (165) > Fin.