Le Maître de guilde ne répondit pas tout de suite.
Pendant un instant, il se contenta de me regarder, la main posée près du dossier sur son bureau. Puis son sourire se fit un peu plus chaleureux.
« C’est évident, non ? J’essaie de vous recruter. J’estime beaucoup votre talent. »
« Ah. »
J’acquiesçai lentement.
« Vraiment ? »
« Bien sûr. Vous avez pu découvrir la Guilde par vous-même. J’aimerais que vous envisagiez d’y rester à la fin de votre affectation temporaire. »
Il s’exprimait avec beaucoup de naturel.
Avec tant de naturel que je faillis le croire.
Faillis.
Je lui rendis son sourire, les mains posées sur les accoudoirs.
Bon, qu’il apprécie mon talent, ça se comprenait. J’étais doué, et les gens prêts à me recruter ne manquaient sans doute pas.
Mais là, c’était un peu différent.
Il ne se contentait pas de me proposer un bon contrat. Il intervenait personnellement dès qu’il m’arrivait quelque chose, et maintenant, il prenait mon parti sans même me demander ce qui s’était passé dans la Porte.
Ça dépassait largement ce que j’attendais de quelqu’un qui cherchait à me recruter.
« Vous vous foutez de moi, là, non ? »
Je plissai légèrement les yeux.
Le Maître de guilde continua de sourire.
Mon regard ne semblait pas le gêner le moins du monde. En fait, il tendit la main vers la tasse posée près de son dossier et en prit une lente gorgée.
J’attendis qu’il la repose.
« Alors, vous devez être assez déçu de l’impression que j’ai faite en bas. »
« Je devrais l’être ? »
« Apparemment, je ne suis pas facile à supporter. »
« C’est ce que j’ai entendu. »
« Les gens n’arrêtent pas de le dire. »
« Ah oui ? »
« Oui, et je suis tout à fait d’accord avec eux. »
Un petit rire lui échappa.
Je le regardai encore un instant, puis m’adossai à mon siège.
Il y avait sans aucun doute quelque chose qu’il ne me disait pas.
Malheureusement, il n’avait pas l’air de vouloir m’en parler de sitôt.
« Tant pis. S’il ne veut pas me le dire, qui suis-je pour insister ? »
Ce n’était pas comme si je pouvais passer la main par-dessus le bureau et le secouer jusqu’à ce qu’il me réponde.
Et puis, quelles que soient ses intentions, elles ne me causaient aucun problème pour le moment. J’étais sorti de l’hôpital, ma chambre était confortable et il ne semblait pas particulièrement intéressé par mes capacités.
C’était déjà beaucoup.
Pour l’instant, je resterais.
Si quelque chose changeait, j’aviserais.
« Très bien. »
Je posai les mains plus fermement sur les accoudoirs et commençai à me lever.
Puis je m’arrêtai.
« Ah, au fait. »
Le Maître de guilde tourna les yeux vers moi.
« … Pour la situation actuelle, il n’y aura pas de problème, n’est-ce pas ? »
« Avec l’équipe ? »
« Oui… Ils n’ont pas l’air de beaucoup m’apprécier. Je pense qu’ils vont pas mal se plaindre. »
« Aucun problème. »
Il répondit sans hésiter.
Je le regardai, me demandant si je devais lui demander d’être un peu plus précis.
Mais son expression me coupa dans mon élan.
Il me regardait avec une certaine tendresse.
Encore.
Ce n’était pas le genre de sourire qu’on adressait à quelqu’un qu’on essayait de recruter. Même lorsque je cessai de parler, il continua de me regarder, tout à fait satisfait de me laisser assis là.
Comme si…
« Non, c’est absurde. »
Je chassai cette pensée avant qu’elle ne prenne forme.
Peut-être qu’il souriait comme ça à tout le monde.
Enfin, le rat était pareil. Si je ne l’avais pas connu d’avance, j’aurais probablement succombé à son charme.
« Putain. »
Plus je pensais au rat, plus j’en frissonnais. Surtout que je savais qu’il était revenu et que je ne l’avais toujours pas revu depuis.
Qu’est-ce que ce rongeur pouvait bien manigancer ?
« Bon, d’accord. »
Je rajustai le devant de ma chemise.
« Dans ce cas, je vais vous laisser. »
« Reposez-vous bien. »
« Je vais essayer. »
Honnêtement, je n’étais pas sûr de réussir à bien dormir.
Pas mal de choses me tracassaient encore.
Je lui adressai un signe de tête, puis me retournai et me dirigeai vers la porte. Son regard me suivit tandis que je sortais, et je résistai à l’envie de regarder derrière moi.
Quelqu’un attendait déjà dehors. En passant près de cette personne, je ralentis un instant.
Elle tenait plusieurs feuilles dans une main et tourna son attention vers moi dès que je franchis la porte.
Nous nous regardâmes brièvement.
Son regard parcourut mon visage avant de s’arrêter sur mes yeux.
« ….. »
Je me demandai si elle allait dire quelque chose.
Elle n’en fit rien.
À la place, elle se décala légèrement.
Je lui adressai un petit signe de tête et poursuivis mon chemin. Je sentis son regard me suivre encore quelques pas, puis la porte s’ouvrit derrière moi.
***
Liora entra dans le bureau et referma la porte.
Son grand-père regardait toujours dans la direction de l’entrée. Ce ne fut qu’après qu’elle se fut approchée du bureau qu’il tourna son attention vers elle.
« Grand-père. »
Il sourit.
« Tu avais besoin de quelque chose ? »
« Tu ne lui as rien dit ? »
Sa main s’immobilisa près de la tasse.
Le silence s’installa dans la pièce.
Finalement, il secoua la tête.
« … Non. »
« Est-ce que tu le lui diras un jour ? »
« Je n’en suis pas sûr. »
Il baissa les yeux vers le bureau.
« Je ne pense pas que ce soit encore le bon moment. »
« ….. »
Liora resta debout.
Son grand-père tendit la main vers le dossier devant lui et le redressa, bien que ce fût inutile.
Elle l’observa en silence.
Puis elle acquiesça lentement et tira la chaise.
Les feuilles qu’elle tenait atterrirent sur son bureau.
« Voici où nous en sommes avec les pilules pour les fractures. »
Son attention se porta sur les documents.
« Nous avons fait une petite percée, mais ce n’est pas encore assez significatif. »
« Je vois. »
Il prit la première page et se mit à la lire.
Liora posa les mains sur ses genoux tandis qu’il parcourait les résultats. De temps à autre, il s’arrêtait sur un passage, revenait à la page précédente, puis poursuivait sa lecture.
Pendant un moment, le seul bruit dans la pièce fut celui des feuilles que l’on tournait.
« Il y a des progrès. »
finit-il par dire, rompant le silence.
Liora acquiesça.
« Pas autant que je l’espérais. »
« Mais c’est tout de même un progrès. »
« Oui. »
Elle regarda le rapport.
« Nous allons bientôt faire quelques essais. Peut-être que ça pourra l’aider… »
Ses doigts s’immobilisèrent sur la page.
Puis il acquiesça.
« Je comprends. »
Il lut les pages restantes avant de les poser. Son regard passa brièvement sur l’espace vide à côté de Liora, puis se porta plus loin, vers la porte.
Elle le remarqua.
Il sembla s’en rendre compte lui aussi, car il reporta les yeux sur elle un instant plus tard.
Un léger sourire lui revint.
« Dans ce cas, continuez. Si vous avez besoin de fonds supplémentaires, dites-le-moi. »
« D’accord. »
Liora se leva.
Son grand-père garda une main posée sur les feuilles tandis qu’elle se dirigeait vers la sortie. Il relisait la première page lorsqu’elle s’arrêta près de la porte.
« Grand-père. »
Il releva la tête.
Elle le regarda pendant plusieurs secondes.
« … Je crois que tu devrais le lui dire. »
« ….. »
Ce fut tout ce qu’elle dit.
La porte s’ouvrit et elle sortit avant qu’il ait pu répondre.
Pendant un moment, le vieil homme resta assis, les yeux fixés sur l’entrée.
Puis il baissa les yeux vers le rapport.
Il essaya de reprendre sa lecture, mais après avoir relu deux fois le même passage, il reposa lentement la page.
« J’en ai envie. »
Les mots lui échappèrent dans un murmure.
Il ne restait plus personne dans la pièce pour les entendre.
Il s’adossa à sa chaise, ferma les yeux un instant et laissa échapper un long soupir.
Mais…
« J’ai peur de leur réaction. »