Chapitre 2 145
Le Trou du Lapin était aussi animé que d’habitude.
La taverne débordait d’aventuriers, de mercenaires, de Mages et de Paladins. Les effluves mêlées de viande rôtie, de bière renversée et de sueur flottaient dans l’air. La salle résonnait de rires et de disputes.
Le personnel s’activait sans relâche entre les tables, portant des plateaux de nourriture et de boissons tout en criant les commandes par-dessus le vacarme.
Et au milieu de tout cela se dressait l’immense ouverture qui avait donné son nom à la taverne.
Le Trou.
Les aventuriers s’y succédaient, descendus dans ses profondeurs à l’aide de cordes solides par une équipe d’employés expérimentés. De temps à autre, certains en ressortaient, chargés de leur butin ou portant de fraîches blessures.
Le même cycle se répétait jour après jour.
Le Trou du Lapin ne désemplissait jamais. Son ambiance trépidante était entretenue par le flot incessant d’aventuriers en quête de fortune, de gloire et du frisson de l’inconnu.
Hannibal se tenait à sa place habituelle, derrière le comptoir, à nettoyer des chopes et à servir des boissons.
Alors qu’il reposait une chope et en prenait une autre pour l’essuyer, le déluge de sons qui l’entourait s’interrompit brusquement. Une silhouette apparut soudain au comptoir et s’assit.
Le plus étrange, c’était que personne ne la voyait.
L’homme semblait d’âge mûr. De longs cheveux argentés, noués en queue-de-cheval, retombaient sur ses épaules jusqu’à sa taille. Il portait une simple robe blanche. Ses yeux étaient argentés, comme sa chevelure.
Pourtant, son regard avait quelque chose de prédateur. Des fentes verticales noires en occupaient le centre, lui donnant l’air d’une bête qui guettait sa proie.
Il avait l’allure majestueuse et noble d’un être céleste venu visiter le monde des mortels.
Hannibal ne s’adressa pas à lui. Il alla plutôt chercher une bouteille de vin millésimé dans sa réserve privée et en versa dans deux verres. Il en tendit un à son mystérieux visiteur et en prit un pour lui.
Tous deux burent en silence. Hannibal remplit de nouveau leurs verres.
Enfin, l’homme aux cheveux argentés prit la parole. « Ad-Umaroi ? »
Hannibal esquissa un sourire. « Douze mille ans d’âge. »
L’homme hocha la tête, appréciatif. « Un excellent vin. »
« Alors… » Le sourire de Hannibal s’effaça. « Qu’est-ce qui amène le Dragon de Davos dans mon humble taverne ? »
Ajax ne répondit pas tout de suite. Il fit tourner le vin dans son verre et en savoura les arômes.
« Ton élève fouine là où il ne devrait pas, mon ami. »
« Ah oui ? demanda Hannibal. Où ça, si je peux me permettre ? »
« À Fin de Fortune, répondit Ajax. Il est allé voir Leto Morgan. »
Hannibal garda le silence. Il se servit, puis remplit le verre de son confrère Seigneur inconnu.
Ajax poursuivit : « Je ne sais pas comment, mais il a réussi à comprendre où chercher. »
Le dragon argenté regarda son ami et déclara d’une voix grave :
« Hannibal, s’il poursuit son chemin et parvient à découvrir la vérité, l’accord conclu avec le Clan Somnia sera caduc. On apprendra que nous avons fait appel à des gens de l’extérieur pour destituer Norwood et installer Damon comme Seigneur connu. »
Hannibal resta silencieux.
Ajax l’observa un instant avant de poursuivre : « Tu vas l’empêcher de fourrer son nez dans des affaires qui ne le concernent pas ? »
« Qui ne le concernent pas ? » Hannibal eut un petit rire. « Mais elles le concernent, n’est-ce pas ? »
Ajax ne répondit pas. Il savait parfaitement à quel point Adam était impliqué.
« Tu pourrais détourner son attention vers autre chose, s’il te plaît ? » demanda-t-il après quelques instants.
« Non. »
Ajax plissa les yeux.
Hannibal poursuivit : « J’ai déjà fait une concession quand mon ami a été emprisonné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Je ne réparerai pas encore une fois les dégâts que tu as causés, Ajax. »
Ajax se tut quelques secondes, puis répondit : « De nombreuses factions puissantes sont impliquées dans ce fatras laissé par Norwood. Il serait imprudent que ton élève s’en mêle. Hannibal, je t’en prie, reconsidère la question. »
« Non. »
Ajax soupira. « Pourquoi ? Ce n’est qu’un gamin. »
« Je ne me battrai pas à sa place, dit Hannibal. Ce n’est pas le rôle d’un professeur. »
Il jeta un regard au dragon argenté. « Mon devoir, c’est de lui apprendre à se battre, à survivre et à prendre ses propres décisions. Ce qu’il fera de ces leçons, c’est à lui de le décider. »
Ajax fronça les sourcils. « Même s’il découvre la vérité ? »
« Il finira bien par la découvrir un jour. » Hannibal sourit. « Je me suis déjà déshonoré en la lui cachant. Je ne m’abaisserai pas davantage en l’empêchant de la découvrir. »
Ajax fixa longuement son vieil ami. Finalement, il soupira, impuissant. « Je ferai ce qui est juste pour Davos. »
« Fais ce que tu dois, dit Hannibal. Mais ne dépasse pas les limites, Ajax. Je ne suis pas prêt à tout laisser passer. »
Ajax se leva. « Merci pour le vin. »
Sur ces mots, il disparut.
Les sons revinrent en rugissant aux oreilles de Hannibal. Les clients assis au comptoir ne remarquèrent même pas qu’un dragon sous forme humaine venait de se trouver là. Personne ne s’en rendit compte. Personne, sauf Hannibal.
Il tourna soudain la tête et regarda sous le comptoir. Quelques secondes plus tard, un petit serpent fendit l’espace et apparut, une lettre serrée dans sa gueule. Hannibal la prit et le regarda repartir vers le Monde des esprits.
Une minute plus tard, après avoir lu son contenu, il détruisit la lettre.
Hannibal héla l’un des videurs qui gardaient l’entrée et lui donna ses instructions. Quelques minutes plus tard, un autre visage familier fit son entrée dans la taverne.
« Ça fait un bail, ma belle. » Hannibal sourit avec affection. « Comment vas-tu ? »
Genevieve lui adressa un sourire éblouissant. « Je vais très bien ! Je suis tellement contente de te revoir ! »
« Tu veux manger quelque chose ? »
« Oui, s’il te plaît. » Genevieve s’assit au comptoir. « Pour deux. »
Elle remarqua soudain que quelque chose clochait. Se retournant, elle vit sa dame de compagnie figée près de l’entrée de la taverne. Genevieve ne put s’empêcher de froncer les sourcils.
« Moonie ? appela-t-elle. Qu’est-ce qu’il y a ? »
Moonie sortit de sa stupeur, rejoignit Genevieve et s’assit à côté d’elle. Elle ne cessait de jeter des regards nerveux à Hannibal, comme si elle n’entendait même pas sa maîtresse. Ses nerfs étaient à vif.
Genevieve l’observa en silence, le regard allant de Moonie à Hannibal. Elle percevait son immense nervosité, mais aussi le respect et l’admiration sans bornes qui brillaient dans ses yeux.
Hannibal revint auprès des deux femmes, portant deux verres et une bouteille de vin. Il en servit à Genevieve et à Moonie. Cette dernière semblait extrêmement mal à l’aise.
« Ici, je ne suis qu’un tavernier, dit Hannibal à Moonie. Rien de plus. »
« Oui, monsieur ! » répondit Moonie avec déférence, manquant de se lever d’un bond.
Hannibal soupira, impuissant, puis retourna s’occuper des autres clients.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Genevieve en se penchant vers elle. « Comment connais-tu Hannibal ? »
Moonie hésita, tiraillée entre son devoir envers sa maîtresse et celui envers l’Empire. Enfin, elle s’inclina et répondit d’un ton contrit :
« Je suis désolée, ma dame. Le tavernier ne souhaite pas révéler son identité. Je dois respecter sa volonté. Je vous en prie, j’espère que vous comprendrez. »
Genevieve fut surprise. Cela ne la dérangeait pas du tout, mais la réponse de Moonie l’étonna clairement.
« Ce n’est pas grave, dit-elle. Inutile de t’excuser. »
« Merci, ma dame. » Moonie soupira de soulagement.
Genevieve reporta son regard sur Hannibal.
Elle ne put s’empêcher de se demander qui il était vraiment.