Chapitre 1
Le train ralentit, puis le silence prend toute la place.
Jane referme les doigts sur le petit disque de cuivre qui pend à son cou. Il est chaud. Il l'est depuis le départ, plus chaud que sa peau, et elle a cessé de s'en étonner à la deuxième gare. Elle le relâche, tourne la tête vers la vitre. Les collines s'effacent devant une masse de pierre si haute que le ciel semble s'y accrocher.
Avalon.
Les conversations s'éteignent une à une. Même les plus bavards se taisent devant ça.
Depuis le matin, elles étaient pourtant nombreuses, ces conversations, et Jane n'en a suivi aucune. Elle a seulement entendu. Un garçon à la veste brodée racontait ses trois jours d'examens, la dissertation sous surveillance, le duel devant un jury de cinq anciens. Une fille, plus loin, comptait les semaines qu'elle avait passées à s'entraîner chez un oncle pour être prise. Chacun avait son épreuve, son récit, sa cicatrice à montrer.
Jane n'a rien passé du tout. Une lettre est arrivée un matin, scellée du cachet d'Avalon, avec son nom, la date du départ, et une signature qu'elle ne connaît pas. Elle l'a relue une dizaine de fois, cherchant ce qu'on avait bien pu voir en elle. Elle n'a rien trouvé. Elle a gardé la lettre au fond de sa valise, sans en parler à personne.
Depuis le départ aussi, les regards s'accrochent à ses cheveux. Ils sont blancs, d'un blanc qui n'a rien d'une teinture ni d'un âge, et ses yeux, d'un jaune pâle, n'arrangent rien. Une femme, en face, a cessé de parler en l'apercevant. Un garçon a soufflé un mot à son voisin, un mot que Jane n'a pas voulu entendre. Elle a appris à regarder par la fenêtre.
« C'est encore plus impressionnant qu'on ne le raconte, » dit une voix près d'elle.
Jane se retourne. Une jeune fille aux cheveux noirs, le visage éclairé par un sourire calme, s'est assise sur la banquette voisine. Elle ne regarde pas les cheveux de Jane. Elle regarde ses yeux, simplement, ceux de n'importe qui.
« Jin, » se présente-t-elle avec un léger signe de tête. « Nous ferons sans doute partie de la même promotion. Autant apprendre à se connaître dès maintenant. »
Jane esquisse un sourire discret et hoche la tête à son tour. C'est la première personne de la journée à ne pas se taire en la voyant.
Le train s'arrête.
Les portes s'ouvrent sur un quai de pierre sombre, et la foule des nouveaux élèves s'écoule lentement vers l'entrée du château. Au pied des marches, un homme en redingote noire les arrête, une pile de feuilles sous le bras.
« Une simple formalité, » dit-il en distribuant une feuille à chacun, sans en dire davantage. « Répondez honnêtement. Cela restera entre vous et l'académie. »
Jane baisse les yeux sur la sienne. Une seule ligne, tracée au centre, sans en-tête.
Quelles sont vos motivations ?
Autour d'elle, certains écrivent sans hésiter. D'autres restent immobiles, la plume suspendue. Jane reste longtemps sans bouger. Puis, d'une main qu'elle ne reconnaît pas tout à fait, elle trace quelques mots que seule elle lira.
Je veux qu'elle me regarde encore comme avant.
Elle plie la feuille en deux, la rend sans un regard. Elle sait exactement ce qu'elle vient d'écrire. Ce qu'elle ignore, c'est pourquoi ces quelques mots lui serrent autant la poitrine, ni pourquoi le cuivre, contre sa peau, vient de devenir brûlant.