Chapitre 2
Il sombra dans le trou du ver et hurlait à s'en détruire les cordes vocales.
Mais il s'en fichait, il allait mourir.
Il espérait que quelqu'un vienne le sauver, mais il n'était pas idiot, il savait parfaitement qu'il n'y avait personne.
Alors il maudit, il maudit son maître, son roi, son peuple, il Le maudit. Il maudissait le monde.
Il continua ainsi jusqu'à ce qu'il arrive au fond du trou.
Mais il s'attendait à tout, sauf à cela : il se trouvait au même endroit qu'au départ, même situation, même lune écarlate, tout était similaire.
— Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?!
Il était né en 817, sous le règne de Louis le Pieux, il était un chevalier lambda, sans titre, sans grade, sans importance.
Un jour, on l'accusa de trahison envers son supérieur, il avait beau savoir que c'était un piège après l'avoir entendu au détour d'un corridor, il ne pouvait rien faire.
On le condamna à mort en 838.
Il fut enfermé pendant des jours, avec du pain et de l'eau pour seule nourriture.
Lorsque l'heure vint, il avait déjà renoncé à toute forme de protestation. La mort n'était qu'une finalité pour lui, rien de plus.
Il savait lire, il avait étudié les textes, l'Apocalypse, l'enfer, le Paradis…
Mais rien de tout cela ne saurait expliquer ce qui se trouvait devant lui : il revivait la même scène des dizaines et des dizaines de fois, sans pouvoir arrêter, sans pouvoir ignorer la douleur.
Alors il s'endurcit, il décida qu'il allait devenir plus fort, plus fort pour tuer ce ver, plus fort pour briser cette boucle, plus fort pour tuer Dieu.
— Tiens ? Comment est-ce possible ? Le jugement dernier n'est-il pas passé depuis cent ans déjà ?
Ergath se leva, son corps était engourdi.
— Doucement, tu viens à peine de te réveiller, pas la peine de t'épuiser pour t'évanouir à nouveau.
Ergath s'assit.
— Qui me parle ? demanda-t-il.
Des mots, c'était la première fois depuis longtemps qu'il en prononçait pour quelqu'un d'autre que lui-même.
— Oooh il sait parler, au moins nous allons pouvoir communiquer.
— Qui me parle ? répéta-t-il.
— Satan, le Roi des Enfers, satisfait ?
— Je suis…en enfer ?
En enfer ? Lui ? Qu'avait-il donc fait pour le mériter ?
— À priori, je dirais que oui.
— Pourquoi ?
— Tu ne sais pas ?
Satan paraissait sincèrement étonné, Ergath se mit à réfléchir à sa vie et ne trouva rien.
— Non, je ne vois pas pourquoi je suis ici. Pourriez-vous me le dire s'il vous plaît ?
— Tu es ici car tu as tué l'homme qui commandait les troupes dont tu faisais partie.
— Mais je n'ai pas fait ça !
— …je m'apprêtais à te dire qu'il est inutile de me mentir mais il semblerait que tu y crois vraiment…malheureusement pour toi, je ne peux rien faire. À mon avis, tu devrais aller visiter avant de te plaindre.
«visiter les enfers ? Quelle drôle d'idée»
— Je sais ce que tu penses et crois-moi, cela te sera plus utile que ce que tu peux imaginer.
Il sortit du château sans conviction. Après tout, comment les Enfers pourraient être meilleurs qu'il ne le pensait ?
La première chose qu'il remarqua était qu'il ne faisait pas aussi chaud que dans les textes.
— C'est bizarre, il fait à peine plus chaud que pendant une canicule. On étouffe un peu mais on ne brûle pas, étonnant.
Il se dirigea vers un attroupement.
Il était en enfer, il s'attendait à voir des âmes en souffrance, des démons partout. À la place : une vulgaire bagarre entre un homme et un démon, et tout un monde tournait autour de cet événement, des gens avaient ouvert des boutiques de nourriture, il y avait des bars qui semblaient déplacés spécialement, une petite table où on pouvait parier.
Ergath ne s'attendait pas à ça, il alla voir un démon pour se renseigner :
— Excusez-moi.
— Qu'est-ce que tu me veux ?
— J'aimerais savoir une chose.
— Vas-y balance.
— Le monde, il est comment ?
Le démon le regarda avec un étonnement démesuré.
— Ça fait combien de temps que t'es pas sorti de chez toi ? demanda-t-il avant de se mettre à rire.
— En fait je viens d'arriver ici, c'est Satan qui m'a dit de venir visiter.
— Hm hm, bien sûr, et moi je m'appelle Belzébuth !
Tout à coup un autre démon se leva.
— Une blague, c'est bien, mais la prochaine fois, vérifie que la personne concernée n'est pas présente.
— B-belzébuth ?!
Ergath ne savait pas qui était Belzébuth, mais apparemment il était important dans les Enfers.
— Je peux vous demander quelque chose ?
— C'est toi le petit que mon père a accueilli tout à l'heure non ?
— O-oui.
— Vas-y poses ta question.
— Comment est le monde ?
— Viens, allons là-bas pour parler.
Ils s'éloignèrent de la bagarre et allèrent s'asseoir sur un banc.
— Comme te l'a dit mon père, ici tu es dans les Enfers. Il existe trois royaumes majeurs : les Enfers, ce sont des terres arides et chaudes où vivent les démons et les pêcheurs. Les Terres du Milieu, c'est l'endroit où vont les gens qui ont commis autant de bonnes actions que de mauvaises actions, elles sont verdoyantes et désertes à la fois. Et le Paradis, c'est un royaume composé de plusieurs îles flottantes. Contrairement à la Terre, ici le monde est plat.
Il comprenait déjà mieux le fonctionnement du monde, ça ne l'aidait pas, mais au moins il savait où il était.
— Merci beaucoup, je vais…
— Je n'ai pas fini, si tu veux vivre pénard ici, tu dois savoir à qui il ne faut pas toucher. Les Enfers sont divisés en catégories d'aisance : les démons inférieurs, ce sont ceux là, les démons aisés, tu ne devrais pas les voir ici mais ils sont très présents là-bas, les démons bannis, eux ne sont même plus en Enfers, ils sont tellement mauvais qu'ils ont été envoyés dans les Abymes, une zone mineure dans les Terres du Milieu, les exilés du Tartare, eux sont trop puissants et risqueraient de perturber l'ordre des Enfers, ils ont donc été enfermés, les Fils du Diable, ce sont les fils de Satan, les démons les plus puissants qui ne risquent pas de perturber l'ordre. Ils sont huit : Léviathan , Moloch, Mammon, Asmodeus, Belial, Apollyon, Belphégor et moi, Belzébuth.
— Merci infiniment pour votre aide. Je vais donc poursuivre ma visite en sachant cela, au revoir !