Le trajet jusqu’à l’académie fut aussi paisible que d’habitude, au point que je me dis que la journée ne serait peut-être pas si terrible, après tout.
Puis, au croisement entre les dortoirs, je tombai sur Viola. Elle qui débordait toujours d’énergie avait l’air d’un zombie qu’on forçait à traîner la carcasse. De profondes cernes lui creusaient le dessous des yeux, comme si elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
Hein ? Qu’est-ce qui lui était encore arrivé ?
Je me le demandai en lui faisant signe.
« Hé, Viola. Bonjour. »
Elle me répondit d’un geste nonchalant.
« Hé, Ra…el. »
Sa voix traînait tout autant.
Je m’approchai d’elle et, bon sang, de près, elle avait l’air encore plus morte. Mais avant que je puisse lui poser la moindre question, une autre voix se fit entendre.
« Hé, Rael ! »
Cette fois, c’était Seraphina. Elle aussi avait l’air fatiguée, mais loin d’être aussi mal en point que Viola.
« Salut, Sera. Qu’est-ce qui est arrivé à Viola ? » demandai-je aussitôt, contenant à grand-peine ma curiosité.
« Euh, eh bien… je crois qu’elle n’a pas dormi hier soir », répondit Seraphina en nous rejoignant.
« Mais pourquoi ? »
« Euh, ça… »
Seraphina hésita, mais avant qu’elle puisse continuer, Viola prit la parole.
« C’est à cause de ta foutue fiancée, espèce d’abruti. »
« Quoi, encore ? Qu’est-ce qu’Arza a fait, cette fois ? »
La dernière fois qu’elle avait parlé à Viola, elle avait provoqué un sacré malentendu. Alors, forcément, je ne pouvais pas m’empêcher de m’inquiéter.
Viola me fusilla du regard, mais ne dit rien.
J’avais tout de même déjà compris une chose.
Arza avait encore dû dire un truc bizarre.
Le reste du trajet jusqu’à la salle de classe se déroula en silence. Arza ne nous rejoignit pas, puisqu’elle avait l’habitude d’arriver en retard. Arthur et Sylvie étaient déjà partis devant, quant à Noah… je ne tenais pas assez à lui pour poser la question sur cet enfoiré.
La salle de classe bruissait de conversations quand j’arrivai, attirant naturellement l’attention de tout le monde. Surtout celle d’un certain prince dragon, assis près de la fenêtre, qui me fixait avec une envie de meurtre à peine contenue.
Alden Redspire.
Ou, plus précisément… Aldina, puisqu’il s’agissait d’une femme affublée d’un défaut de métamorphose sexuelle qui la transformait en homme le jour.
Ce type n’avait toujours pas oublié l’incident de la dernière fois, quand j’avais accidentellement fait atterrir des éclats de verre sur lui.
Je lui adressai un petit signe de la main, puis me dirigeai vers ma place habituelle, au milieu.
Sylvie et Arthur étaient déjà là, en pleine discussion et tout sourire. Mais dès qu’ils me remarquèrent, Arthur se figea une seconde avant de se détendre de nouveau.
Ça n’avait duré qu’un instant, mais j’avais tout de même décelé de la peur et de la nervosité dans ses yeux.
Le trésor l’avait traumatisé à ce point ?
Je plissai les yeux en le regardant.
Qu’est-ce qui s’était passé, là-bas ?
Au bout du compte, je ne tenais pas assez à le savoir pour insister.
Sylvie m’accueillit avec un sourire.
« Salut, Rael. Bon retour parmi nous. Comment tu te sens ? » demanda-t-elle, visiblement inquiète. Après tout, elle était ma partenaire d’entraînement au cours d’arts martiaux.
« Ça va. Et vous, les gars ? J’ai entendu dire que le trésor avait été plutôt éprouvant pour tout le monde. »
Je m’assis derrière eux, tandis que Viola et Seraphina prenaient place à côté de moi.
J’avais menti à tout le monde en racontant que j’avais passé toute l’épreuve dans une étrange salle où je n’avais pas trop souffert. Sinon, ils n’auraient jamais cessé de me poser des questions stupides.
Sylvie se tourna vers moi.
« C’était effectivement plutôt éprouvant, surtout pour Arthur. » Elle lui tapota l’épaule en disant cela, ce qui le fit légèrement tressaillir. « Il refuse toujours de nous raconter ce qu’il a vécu là-dedans. »
Eh bien… sa réaction en disait long.
—
Nous bavardâmes encore quelques minutes, jusqu’à ce que la nouvelle prof principale, Lilith, entre dans la salle. Aussitôt, tout le monde se tut.
Lilith portait un tailleur ajusté qui soulignait sa silhouette. Ses cheveux roses étaient attachés en une élégante queue-de-cheval et des lunettes à monture carrée reposaient bien droit sur son nez, au-dessus de ses yeux rose pâle. Avec son air jeune, on aurait dit un être céleste descendu dans le monde des mortels pour se retrouver au milieu d’une bande d’ados en pleine crise hormonale…
C’était une véritable frappe nucléaire.
Les élèves démons étaient encore plus mal lotis, car la plupart vénéraient pratiquement Lilith en raison de son poste de générale de l’armée démoniaque.
Quant à moi…
À mes yeux, elle ressemblait à un vieux monstre qui s’accrochait désespérément à sa jeunesse. Comme si elle avait deviné mes pensées, elle se tourna vers moi, les yeux plissés.
Et là, je me rappelai sa « leçon » de la veille, tandis qu’un frisson me parcourait l’échine. Je lui adressai un petit signe de la main accompagné d’un sourire ; ce ne fut qu’alors qu’elle détourna les yeux pour s’adresser à la classe.
« Je suis Lilith Noctis Vespera et, comme vous le savez peut-être, je suis l’une des généraux qui servent directement le Roi Démon. Alors, estimez-vous honorés : à partir de maintenant, je serai votre nouvelle prof principale. »
Son ton n’avait rien à voir avec celui qu’elle employait d’habitude au Château du Démon. Elle ajusta ses lunettes et balaya toute la classe d’un regard glacial.
« Aucune insubordination ne sera tolérée. J’espère que c’est clair. »
Toute la classe acquiesça aussitôt, surtout les garçons. Malgré leurs différences raciales, humains, dragons et démons étaient parfaitement unis sur ce point.
Ils l’avaient probablement déjà ajoutée à leur liste imaginaire de déesses. Arza figurait déjà tout en haut de cette liste, et j’étais certain que Lilith venait elle aussi de s’y faire une place.
Je pouvais déjà imaginer les pensées qui traversaient l’esprit de ces pervers dégénérés, mais je gardai le silence et jouai les élèves appliqués, en espérant que la journée resterait aussi paisible qu’elle avait commencé.
Mais le destin et l’inimitié ne m’avaient jamais été étrangers.
Ainsi, juste au moment où tout semblait aller pour le mieux, juste au moment où Lilith faisait l’appel, juste au moment où j’allais enfin pouvoir me détendre…
Elle posa les yeux sur moi, un sourire malicieux aux lèvres.
« Rael Von Ashborn… »
À cette expression, un sinistre pressentiment me noua les entrailles, et l’entendre prononcer mon nom complet ne fit qu’empirer les choses.
« Oui, madame ? »
Je lui répondis tout de même poliment.
« Où est votre fiancée… Arza ? Je ne la vois nulle part. Vous ne l’avez pas encore empêchée de dormir ? »
À peine eut-elle prononcé ces mots…
Ouais.
Le pressentiment explosa quand je sentis des centaines d’élèves me fusiller du regard en même temps, y compris Arthur, Sylvie, Seraphina et Viola.
Lilith n’avait pas menti, elle s’était contentée de déformer complètement la vérité.
Arza était ma fiancée, et il était également vrai que chaque fois qu’elle avait essayé de dormir à côté de moi au Château du Démon, je l’avais mise à la porte de ma chambre, refusant qu’elle dorme près de moi.
Mais Lilith avait soigneusement passé ce détail sous silence. Et, en révélant au passage qu’Arza était ma fiancée, un fait que très peu de gens connaissaient,
Le mal était fait, et l’image que les démons avaient déjà de moi, qui ne tenait pas franchement du héros, s’enfonça encore plus bas.