Chapitre 616
Il vécut comme un génie, un scientifique, un mécanicien et un instituteur. Il connut presque toutes les formes d’existence humaine. Et, dans chacune de ses vies, sa rencontre avec la fille aux yeux rouges demeura un point d’ancrage absolu et immuable dans la trame du monde.
Tout comme le fait que la fille aux yeux rouges tombe amoureuse du garçon aux yeux bleus constituait un déclencheur absolu qui garantissait sa mort inévitable.
Chaque fois qu’il ouvrait les yeux sur une nouvelle vie, il avait l’impression de s’éveiller directement en enfer.
Pour lui, continuer à vivre était une damnation sans pareille dans toute l’existence. Une terrible malédiction qu’aucun moyen terrestre ne pouvait briser.
À ses yeux, vivre était un Péché.
Sa simple existence était un Péché.
***
Sophia ouvrit brusquement les yeux. Elle se redressa d’un coup dans son lit, haletant bruyamment comme si une main invisible l’avait étranglée pendant tout son sommeil.
Sans qu’elle s’en rende compte, son cœur se serra de douleur face à la vision obsédante qu’elle venait de voir. Le point de vue du garçon dans son rêve avait empli sa poitrine d’un chagrin déchirant, différent de tout ce qu’elle avait connu.
Le garçon de sa vision ressemblait étrangement à Axel, et la fille lui rappelait d’une manière troublante sa propre personne.
Elle posa une main tremblante sur sa poitrine et murmura, profondément troublée : « Quel cauchemar dérangeant… »
Avant qu’elle ait pu réfléchir davantage à son rêve, son regard tomba sur un journal tout juste imprimé, posé sur la petite table à côté de son lit.
Les mains tremblantes, elle ramassa le journal. Elle ne prêta aucune attention aux gros titres qui s’étalaient en première page au sujet de l’immense catastrophe qui avait frappé les terres humaines à cause des manigances du Démon Osiris.
À la place, elle tourna fébrilement les pages, cherchant des yeux au-delà des nouvelles de la guerre jusqu’à trouver celle qui recensait les personnalités influentes tombées lors de la catastrophe.
Elle parcourut la liste ligne par ligne, à la recherche d’un nom précis, qu’elle priait désespérément de ne pas trouver.
Mais sa recherche prit brusquement fin près du haut de la page.
Le nom qu’elle avait prié de ne pas voir figurait tout en haut de la liste des défunts, écrit en lettres runiques rouges et lumineuses.
La vue de ces lettres lui pesa sur la poitrine, plus lourdement que la plus haute des montagnes.
Le journal glissa de ses doigts engourdis et voltigea jusqu’au sol. Son esprit était si bouleversé qu’elle perdit momentanément toute force dans les membres.
Elle serra les dents tandis que la colère et un chagrin intense s’affrontaient dans son esprit comme une tempête dévastatrice.
En fait, le tumulte dévastateur qui lui déchirait le cœur était si insupportable qu’elle comprenait à peine pourquoi elle ressentait une telle souffrance.
Pourtant, aucune larme ne coula. Elle refusa d’en laisser tomber une seule, enfouissant son chagrin au fond d’elle-même, car elle se sentait entièrement responsable de la tragédie.
Coupable de tout ce qui s’était passé.
« Si seulement j’étais assez forte… » murmura-t-elle dans la pièce silencieuse, la voix tremblante. « Assez forte pour briser la Marque de l’Âme. »
Elle serra les poings, les ongles s’enfonçant dans ses paumes. « Si seulement j’étais assez forte pour m’opposer au roi, lança-t-elle, la voix chargée d’une amertume grandissante. ASSEZ FORTE POUR LE TUER. »
« Alors, j’aurais… pu te sauver. »
« J’aurais pu te sauver de ce putain de Démon ! » cria-t-elle d’une voix brisée et rauque.
Le cœur lourd et douloureux, Sophia se leva et quitta ses appartements.
Elle dissimula son visage sous un épais voile noir pour cacher l’immense tristesse et l’amertume qui menaçaient de fissurer son expression de glace.
Elle parcourut les vastes couloirs animés du palais royal. Aucun garde ni noble de passage n’osa l’arrêter.
Les ténèbres s’enroulaient autour de sa silhouette comme des serpents, et la soif de sang glaciale qui émanait d’elle avertissait clairement qu’elle n’hésiterait pas à abattre quiconque croiserait son chemin.
Elle franchit les immenses portes du palais sans que personne ne la conteste, puis sa silhouette se fondit dans les ombres du matin.
Filant comme une ombre sur les toits et dans les ruelles désertes, elle traversa la capitale de Suncrest jusqu’à ses limites extérieures.
Elle arriva sur une vaste étendue désolée, aménagée en fosse commune pour les innombrables victimes de la catastrophe.
Les gens de toutes origines, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, pouvaient enterrer les restes de leurs morts dans la terre boueuse.
Comme beaucoup de défunts n’avaient laissé aucun corps à ensevelir, leurs proches en deuil enterraient des effets personnels dans la terre creusée et érigeaient des stèles où étaient gravés les noms des morts.
Sophia était venue ici dans un seul but : elle voulait faire ériger une tombe au nom d’Axel.
Le visage caché derrière son voile noir, elle se dirigea vers un coin isolé du vaste cimetière à la recherche d’un endroit convenable. Mais elle s’immobilisa soudain.
Elle aperçut à quelque distance une silhouette familière, déjà occupée à creuser la terre humide.
Heinz Gil, le célèbre Seigneur de guerre de la Calamité, enfonçait une pelle de fer dans la terre comme un simple ouvrier, sans recourir à la moindre parcelle de sa force surnaturelle ni de son aura.
Son visage était crispé, reflet de la tempête d’émotions contenues qui bouillonnait en lui.
Sophia s’approcha à pas lents et hésitants, se rapprochant du seigneur de guerre.
Elle ne prononça pas un mot et resta parfaitement silencieuse tandis que Heinz continuait de creuser la boue épaisse.
La pluie se mit à tomber sans discontinuer du ciel sombre, détrempant le cimetière. Sous cette averse, impossible de distinguer si l’humidité qui ruisselait sur le visage de Heinz n’était que de la pluie ou des larmes silencieuses.
****
Note du Chercheur – (Titre de l’arc 3… Le Ciel au-delà du Ciel)