Chapitre 732
Le sang coulait à flots, tandis que les cadavres d’humains et d’immenses créatures divines jonchaient le sol.
Des forces diverses imprégnaient les lieux et s’affrontaient dans l’invisible, comme deux armées distinctes.
Tout indiquait qu’une bataille terrifiante avait éclaté dans la vallée.
Les belligérants, eux, ne faisaient aucun doute.
D’un côté se tenait la race humaine, qui venait tout juste d’émerger. De l’autre, les créatures les plus anciennes et les souverains ancestraux du Monde de Veythalis : les Dragons.
Ces deux forces — l’une ayant régné sur le monde dans les temps anciens, l’autre souhaitant le dominer à l’ère de la magie — étaient naturellement entrées en conflit.
Sur l’une des collines de la vallée, un homme était adossé à un rocher, transpercé par une immense lance dorée qui le maintenait en place.
Hermes sentit malgré lui le sang frais couler sur ses lèvres. Une force destructrice se répandait dans son corps, menaçant d’éteindre sa vitalité.
Même le Feu divin qui le soutenait, censé être indestructible et brûler éternellement, semblait sur le point de s’éteindre.
Pourtant, ses blessures n’étaient pas ce qui préoccupait le plus Hermes.
Lorsqu’il releva la tête, son visage se tordit de rage et de culpabilité.
Partout où il regardait, il ne voyait que des cadavres humains.
Ces gens, dont le sang avait été mêlé à celui des Dragons et qui étaient eux aussi devenus des Demi-dieux, subissaient le même sort que lui.
Certains luttaient avec acharnement. D’autres étaient déjà morts.
Quant à la raison…
Hermes leva les yeux vers le ciel.
Deux visages gigantesques s’y dessinaient.
L’un était doré et empreint de sainteté ; l’autre, noir, incarnait la destruction et le chaos.
Hermes les reconnut aussitôt.
Les deux races de Dragons qui s’étaient affrontées à la création du monde.
À présent, ces ennemis jurés s’étaient retrouvés au même endroit. Non pour se battre entre eux, mais pour s’allier et écraser la race humaine.
Hermes afficha une expression complexe.
Il ne regrettait pas d’avoir décidé de traquer les Dragons.
S’il avait eu une nouvelle chance, il aurait fait exactement la même chose.
Après tout, l’essor de l’humanité devait forcément provoquer des conflits avec les autres races, voire avec les Dragons eux-mêmes. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle n’attire suffisamment l’attention.
Ce que regrettait Hermes, c’était de ne pas être plus puissant !
Dans ce cas, peut-être que l’issue de la bataille d’aujourd’hui aurait été différente.
Des pensées innombrables traversèrent l’esprit d’Hermes.
Dans le ciel, les deux chefs dragons ignoraient ce qu’il pensait et ne se souciaient pas assez de lui pour chercher à le savoir.
Pour l’heure, ils étaient trop occupés à décider de la marche à suivre.
« Tuez-les ! Il faut exterminer tous les humains !
« Aujourd’hui, ils osent traquer nos descendants ! Qu’est-ce qui les empêchera de recommencer demain ?
« Combien de temps leur faudra-t-il avant de s’en prendre à nous aussi ? » rugit le Dragon de la Destruction, une intention meurtrière et le chaos brillant dans ses pupilles d’un noir de jais.
De l’autre côté, le Dragon doré était d’un tout autre avis.
« Chaque race a une raison d’exister. La race humaine ne fait pas exception. Les exterminer tous déstabiliserait le Plan mortel.
« Nous sommes les premiers êtres nés lors de la création ; nous devrions veiller au bien-être du monde.
« Même si nous voulons écraser la race humaine, nous devrions en laisser quelques-uns survivre. Cette leçon leur apprendra à ne plus jamais oser nous défier. »
Leurs avis s’opposaient.
L’un voulait détruire la race humaine. L’autre souhaitait en épargner quelques membres afin de préserver la stabilité du Monde de Veythalis.
Leurs opinions reflétaient leur nature.
Les Dragons maléfiques n’étaient pas nécessairement mauvais, mais ils penchaient vers la destruction et le chaos.
À l’inverse, les Dragons loyaux n’étaient pas forcément bons, mais ils étaient tournés vers la création et la vie.
Il n’était pas étonnant qu’ils se soient toujours affrontés. Au fond, ils étaient fondamentalement différents.
Quelles que fussent leurs opinions, le résultat serait à peu près le même.
Aujourd’hui, la race humaine serait au bord de l’extermination !
Même si quelques-uns survivaient, ils deviendraient la race la plus faible et seraient peut-être contraints de devenir les esclaves des autres pour survivre.
En entendant leur conversation, les humains encore pris dans la bataille sombrèrent dans le désespoir.
Celui qui était dans la pire situation n’était autre qu’Hermes.
Il fixa les deux Dragons dans le ciel, puis les humains qui continuaient à être vaincus, même sans l’intervention des chefs dragons.
Enfin, il leva les yeux vers le réseau azur qui s’étendait à travers tout le Plan mortel.
Les autres, y compris les Demi-dieux les plus puissants, ne pouvaient pas le voir.
Mais lui, en tant que créateur, voyait clairement le Réseau magique.
Aussi connaissait-il certaines choses que même les êtres les plus anciens ignoraient.
« Le monde n’est pas encore véritablement “achevé”. Chaque action, chaque mouvement des êtres vivants peut contribuer à le rendre plus complet.
« Le Réseau magique y est parvenu autrefois, et c’est pourquoi le Témoin a remarqué mon existence.
« Maintenant… »
Hermes regarda autour de lui.
Il avait le pressentiment qu’une femme aux cheveux blancs observait peut-être tout ce qui se passait et l’enregistrait en silence.
Après tout, on pouvait dire que le Témoin — ou plutôt son Seigneur — avait prévu l’issue d’aujourd’hui en lui donnant le cadavre du Dragon.
Hermes sembla comprendre quelque chose.
« Je vois… Je vois… » marmonna-t-il à voix basse avant de laisser échapper un petit rire, puis d’éclater de rire.
Hermes était un Demi-dieu, et l’un des êtres les plus puissants de ce rang ; sa force ne faisait aucun doute.
Son rire se répandit rapidement sur le champ de bataille. Dragons et humains se demandèrent s’il n’était pas devenu fou.
Les deux chefs dragons réagirent de la même manière.
Jusqu’à ce que…
Une force puissante jaillisse du corps d’Hermes.
À la stupeur générale, l’artefact sacré qui entravait ses mouvements tomba soudain au sol.
Les blessures d’Hermes ne s’améliorèrent pas. Bien au contraire, elles s’aggravèrent.
Il s’en moquait.
Hermes leva les yeux vers le ciel et ouvrit lentement la bouche.
« Autrefois, j’ai créé le Réseau magique, offrant aux créatures faibles du monde entier la possibilité de devenir plus puissantes et d’accéder au domaine divin.
« Aujourd’hui, je souhaite aider une nouvelle fois les créatures de ce monde.
Il marqua une brève pause.
« Chaque jour, des millions de créatures meurent à travers le Plan mortel. Leurs âmes se dissipent ou restent dans le Plan mortel sous forme d’esprits maléfiques.
« Aujourd’hui, je souhaite offrir un foyer à ces pauvres âmes et, par la même occasion, renforcer la stabilité du Monde de Veythalis.
« Je demande au Témoin et au Dragon de la Création de m’y autoriser… »
Au début, la voix d’Hermes ne résonna que dans la vallée, mais elle se répandit bientôt à travers tout le Plan mortel.
Tous les êtres du Plan mortel l’entendirent clairement, qu’ils fussent de puissants mages et guerriers ou de simples gens.
Personne ne comprit ce qui se passait, à l’exception des Demi-dieux qui avaient suivi la bataille de près.
Pourtant, seuls les deux chefs dragons connaissaient réellement la vérité.
Leurs réactions furent diamétralement opposées.
Le Dragon maléfique voulut frapper Hermes et l’empêcher de mener son entreprise à bien. Le Dragon loyal, lui, souhaitait l’aider.
Mais bientôt, tous deux comprirent que leurs opinions et leurs actes n’avaient pas vraiment d’importance.
Alors que la griffe du Dragon maléfique se rapprochait d’Hermes et allait lui ôter la vie, une puissance inexplicable la fit disparaître sur-le-champ.
Pendant un instant, on aurait dit que la Volonté du Monde était descendue en ces lieux et les observait.
Avant qu’ils aient pu comprendre ce que cela signifiait, un mot résonna à leurs oreilles.
« Autorisé ! »