Chapitre 9
À midi, ils mangèrent ensemble.
La viande du Croc-de-Brume cuisait au-dessus d'un petit feu. Elle était trop cuite. Un peu sèche. Lyna s'en plaignit tout de même. Kael lui répondit que personne ne l'obligeait à manger. Elle prit immédiatement une autre bouchée.
Elias les observa.
Le soleil était haut. La rivière brillait. La forêt semblait paisible.
Pendant quelques minutes, Elias oublia presque où ils se trouvaient.
Puis Lyna parla.
« Elias. »
Il tourna la tête.
« Oui ? »
Elle hésita.
« Ton monde… »
Elle regarda le feu.
« La Terre.
— Oui ?
— Tu penses que tu pourrais y retourner ? »
La question était simple.
Elle le frappa pourtant plus durement qu'il ne l'aurait imaginé.
Elias regarda les flammes. La chaleur sur son visage. Le bois qui crépitait.
Puis il pensa à sa chambre. À sa vie d'avant. À toutes ces choses qui lui semblaient normales jusqu'au moment où elles avaient disparu.
Sa gorge se serra.
« Je ne sais pas. »
Lyna baissa les yeux.
« Désolée. »
Kael ne disait rien.
Elias reprit après quelques secondes.
« Tant que je n'ai aucune réponse, je ne peux rien faire. »
Il regarda le noyau.
« Alors autant survivre ici. »
Kael acquiesça.
« C'est ce que nous faisons depuis notre arrivée. »
Elias tourna la tête vers lui.
« Vous avez passé plusieurs semaines ici.
— Oui.
— Vous avez dû voir beaucoup de choses. »
Kael regarda sa sœur. Son expression se ferma légèrement.
« Suffisamment, oui. »
Lyna resta silencieuse.
Elias observa son visage. Il remarqua quelque chose.
Il voulut poser une question, puis se ravisa.
L'après-midi débuta.
La nouvelle structure prenait forme. Kael avait réussi à transformer leur refuge précaire en un véritable abri. Les murs tenaient. Le toit ne menaçait plus de s'effondrer. Une ouverture avait même été prévue pour l'entrée.
Elias observa le résultat.
« C'est déjà mieux. »
Kael essuya son front.
« Et ce n'est qu'une partie. »
Elias regarda autour de lui.
« Tu comptes renforcer tout le territoire ? »
Kael jeta un œil au bois restant.
« Quand on aura assez de bois. »
Elias acquiesça.
« Alors on continuera demain.
— Ça marche. »
Lyna, qui triait les plantes, releva la tête.
« Je vais retourner chercher de l'Herbe de Lune.
— Maintenant ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour préparer quelque chose contre les blessures. »
Elle désigna Kael.
« Ses mains sont dans un état lamentable. »
Kael baissa les yeux vers ses doigts.
« Ce ne sont que des coupures. »
Lyna le fixa.
« C'est ce que disent les gens juste avant que ça s'infecte. »
Kael détourna le regard.
Elias observa la forêt. La lumière était encore forte. La rivière n'était pas loin. L'endroit paraissait sûr.
« D'accord. »
Lyna se leva.
« Je ne vais pas loin.
— Combien de temps ?
— Une heure. Peut-être un peu plus. »
Elias hocha la tête.
« Si tu trouves quelque chose d'étrange, tu reviens immédiatement. »
Elle sourit.
« Promis. »
Puis elle partit.
Elias la regarda disparaître entre les arbres.
Quinze minutes s'écoulèrent.
Puis trente.
Elias aidait Kael à déplacer les dernières branches. Le travail était physique. Simple. Presque agréable.
Ils parlaient peu, mais leur silence n'était plus gênant.
15 h 42
Il releva les yeux vers la forêt.
Rien.
16 h 03
Toujours rien.
Kael posa son outil improvisé. Son regard se fixa à son tour sur les arbres.
« Elle devrait être revenue. »
Elias acquiesça.
« Oui. »
16 h 17
Quelque chose n'allait pas.
Lyna avait dit une heure. Ils étaient déjà bien au-delà.
Kael prit son arme, une branche qu'il avais plus tôt renforcée.
« On va la chercher. »
Elias hocha la tête.
Ils quittèrent immédiatement le territoire.
La forêt n'avait plus le même visage que la veille.
Il faisait encore jour, pourtant certaines zones sous les arbres étaient presque entièrement avalées par l'ombre. Le sol disparaissait sous les feuilles mortes. Des racines affleuraient partout. Chaque pas produisait un craquement sec.
Kael marchait devant, Elias suivait à quelques mètres.
« Tu sais où elle est allée ?
— Vers la rivière.
— On commence par là ?
— Évidemment. »
Ils progressèrent encore quelques minutes avant que Kael ne s'immobilise brusquement. Elias manqua de le percuter.
« Quoi ? »
Kael s'accroupit, ses doigts effleurant le sol.
« Elle est passée ici. »
Elias regarda. Une empreinte. Puis une autre.
« Tu reconnais ses traces ? »
Kael releva les yeux.
« Je connais ma sœur. »
Il se redressa.
« Son pied gauche tourne toujours légèrement vers l'extérieur. »
Elias observa de nouveau l'empreinte. Lui ne l'aurait jamais remarquée.
Ils reprirent leur progression. Dix mètres. Puis vingt.
Kael s'arrêta encore. Cette fois, il ne dit rien.
Elias suivit son regard.
Une petite sacoche gisait au sol. Il la reconnut immédiatement : celle de Lyna. Elle était ouverte, des plantes éparpillées autour.
Elias sentit son cœur s'accélérer.
Kael ramassa la sacoche. Ses doigts tremblaient. Légèrement. Mais suffisamment pour qu'Elias le remarque.
« Elle ne l'aurait pas laissée ici. »
Elias scruta les alentours.
« Peut-être qu'elle a couru. »
Kael ne répondit pas. Il avançait déjà. Plus vite.
« Kael, attends. »
Il continua.
Quelques mètres plus loin, une plante était écrasée. Puis une deuxième. Une branche cassée. Puis une autre. Quelque chose avait traversé la végétation. Quelque chose de rapide.
Elias s'arrêta net.
Une petite tache rouge brillait sur une feuille.
Du sang.
Son estomac se noua.
« Kael… »
L'homme-lézard aperçut la trace. Son visage se figea.
« Lyna… »