Chapitre 7
Le soleil commençait à dépasser les montagnes.
Une lumière dorée glissait lentement sur la plaine, faisant scintiller les gouttes de rosée accrochées aux herbes. Un peu plus loin, la rivière reflétait les premières lueurs du matin tandis qu'une légère brume s'attardait encore entre les arbres.
Pour la première fois depuis leur arrivée, le territoire semblait presque paisible.
Elias était assis à quelques mètres du noyau, le dos contre une pierre froide, les yeux fixés sur l'écran de son téléphone.
06 h 21
Il resta quelques secondes à regarder l'heure, puis son regard se porta vers l'horizon.
Sur Terre, cette heure n'avait rien d'exceptionnel. Un réveil trop tôt. Un café. Des notifications qui s'accumulaient. Des gens déjà dans les transports. D'autres encore profondément endormis.
Ici, il n'y avait ni immeubles, ni voitures, ni routes. Seulement une plaine immense, une forêt, une rivière et un territoire planté au milieu de nulle part.
Elias baissa les yeux.
63 %
Il ne savait pas combien de temps la batterie tiendrait. Et il n'avait absolument aucune idée de ce qu'il ferait lorsqu'elle tomberait à zéro.
Une ombre passa devant lui.
« Tu regardes quoi ? »
Elias releva les yeux. Lyna se tenait devant lui, les cheveux légèrement ébouriffés par le sommeil, bâillant encore en essayant de distinguer ce qu'il tenait entre ses mains.
« L'heure. »
Elle pencha la tête.
« Avec ça ?
— Bah oui. »
Lyna observa l'appareil avec une concentration presque excessive.
« Je n'avais jamais vu quelque chose comme ça. »
Elias eut un léger sourire.
« Tu n'as jamais vu de téléphone ?
— Jamais. »
Elle s'accroupit devant lui.
« Même avant d'arriver ici ?
— Même avant. »
Cette réponse fit légèrement froncer les sourcils d'Elias.
« Vous n'aviez vraiment rien de semblable ?
— Pour connaître l'heure ?
— Oui.
— Les cloches. Les cadrans solaires. Certains utilisent des sabliers. »
Elias la regarda.
« Pas de montre ?
— Qu'est-ce que c'est ? »
Il regarda son téléphone, puis Lyna. Un détail insignifiant venait soudain de prendre une importance étrange.
« C'est bizarre.
— Pourquoi ?
— Parce que chez moi, presque tout le monde en avait un. »
Une voix s'éleva derrière eux.
« Un quoi ? »
Ils se retournèrent. Kael venait de sortir de l'abri. Il s'étira avant de regarder sa sœur, puis l'objet qu'elle observait.
Lyna se redressa.
« Elias utilise ça pour connaître l'heure, c'est un téléphone. »
Kael s'approcha, le regard fixé sur l'écran.
« Comment cela fonctionne ?
— Avec de l'électricité. »
Kael fronça les sourcils.
« C'est quoi ? »
Elias réfléchit quelques secondes. Expliquer l'électricité à quelqu'un qui vivait probablement dans un monde où ce mot lui-même n'existait pas était plus compliqué qu'il ne l'aurait imaginé.
« Une forme d'énergie. »
Kael resta silencieux, puis :
« De la magie ?
— Pas vraiment. »
Kael observa encore le téléphone.
« Vous êtes capables de produire de l'énergie sans magie ?
— Tout juste. »
Une véritable surprise passa dans son regard.
Lyna, elle, continuait d'observer Elias.
« Comment s'appelle ton monde ? »
La question fut posée avec une simplicité désarmante.
Elias répondit presque instinctivement.
« La Terre. »
Kael releva les yeux.
« La Terre ?
— Oui.
— Jamais entendu parler. »
Le sourire d'Elias disparut.
« Tu n'en as jamais entendu parler ? »
Kael secoua lentement la tête.
« Non. »
Lyna fit de même.
Un silence s'installa.
Elias regarda leurs visages, puis la plaine, la forêt, le ciel.
Une pensée qu'il avait jusque-là évitée finit par s'imposer.
« Alors… vous venez d'où ? »
Kael répondit sans hésiter.
« Solaris. »
Elias cligna des yeux.
« Solaris ?
— Notre monde. »
Lyna acquiesça.
« On y est nés. »
Elias s'assit plus confortablement contre la pierre.
« Donc vous n'êtes pas de la Terre.
— Non. »
Kael inclina légèrement la tête.
« Et toi, tu n'es pas de Solaris. »
Elias laissa échapper un petit rire.
« Non. »
Le vent traversa les hautes herbes.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Deux mondes. Trois personnes. Et aucune explication.
Lyna finit par sourire.
« Au moins, maintenant, on sait qu'on n'est pas les seuls à ne rien comprendre. »
Elias leva les yeux vers elle.
Cette fois, son sourire fut sincère.
« C'est déjà rassurant. »
Kael croisa les bras.
« Je préfère quand même Solaris. »
Lyna le regarda, amusée.
« Tu n'as même pas vu la Terre.
— Je n'ai pas besoin de la voir. »
Elias haussa un sourcil.
« Pourquoi ? »
Kael désigna le téléphone.
« Tu viens de me dire que vous utilisez de l'électricité pour connaître l'heure. »
Il marqua une pause.
« Ça semble inutilement compliqué. »
Lyna éclata de rire.
Elias secoua la tête.
« Je commence à comprendre pourquoi vous êtes encore à l'âge des cabanes. »
Kael le fixa.
« Tu veux qu'on parle de ton magnifique refuge fait de branches ? »
Elias ouvrit la bouche, puis la referma.
Lyna riait encore.
« C'est bon, Kael. Tu as gagné.
— Je sais. »
Elias soupira.
« Je vais regretter de vous avoir parlé de la Terre.
— Probablement. »
Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde, Elias rit.
Ce n'était pas grand-chose. Quelques secondes à peine. Mais pendant cet instant, il n'y avait plus de Système. Plus de monstres. Plus de questions sur son retour.
Seulement trois personnes assises au milieu d'un monde inconnu, en train de rire d'une cabane trop fragile et d'un téléphone qu'un homme-lézard trouvait inutile.