Chapitre 658
« Ah », murmura Eugène, la voix empreinte d’une fragilité manifeste tandis qu’il frissonnait.
Molon se tenait quelques pas devant Eugène. Il se retourna, la voix tendue, et demanda : « Que se passe-t-il ? »
La situation était suffisamment tendue pour raidir même les mouvements de Molon. Eugène n’était pas le seul à réagir à son exclamation soudaine. Sienna, agrippant fermement son bâton et concentrée, sursauta de surprise.
Elle ouvrit de grands yeux et demanda : « Quoi ? Qu’est-ce qui vous prend soudainement ? »
Au lieu de répondre, Eugène resta silencieux, gêné par la réaction fervente que sa réponse involontaire avait suscitée. Voyant Eugène hésiter, Molon regarda en arrière, perplexe.
« Hamel, pourquoi soudainement… », commença-t-il à demander.
« Oublie ça », ordonna Anise par-derrière, soupirant profondément en levant la main et en tapant fort dans le dos d’Eugène. « Il allait déblatérer des absurdités sans tenir compte du contexte. »
« Ce n’est pas que je n’ai pas compris l’ambiance. Ce n’est pas ça. En fait, j’ai été poussé par l’atmosphère à dire des bêtises », rétorqua Eugène, sa justification n’étant ni un mensonge ni une excuse.
Il ressentait réellement cela. Il sentait que tout le monde était accablé par une pression suffocante. Ils sentaient tous la tension d’une fin imminente, et cela serrait la respiration de chacun.
« Et ce sont aussi les regards de derrière. On dirait qu’ils pourraient me percer le crâne », grommela Eugène en regardant en arrière.
Au bord des plaines, devant les murs de la ville, se trouvait un énorme rassemblement de diverses armées dirigées par l’Armée Divine. Cette armée était positionnée de manière à s’étendre loin au-delà des murs à l’arrière. Tous ces soldats observaient le groupe d’Eugène se dirigeant vers le sceau contenant la Destruction. Malgré la distance considérable, les drapeaux flottaient et des acclamations retentissaient comme s’ils l’avaient vu se retourner. Les puissants cris vibraient à travers les plaines, faisant vibrer l’air même.
« Ils souhaitent tous votre victoire, Hamel. Pourquoi ne pas au moins leur faire un signe ? » suggéra Anise.
« Comme c’est embarrassant », murmura Eugène, bien qu’il leva la main pour saluer. Une autre vague d’acclamations suivit, et Eugène soupira profondément une fois de plus.
Leur moral était élevé, du moins dans l’armée. Il y avait peu de tension ou de peur de la bataille imminente. Cependant, c’était principalement parce que beaucoup ne saisissaient pas vraiment la réalité de l’ennemi qu’ils étaient sur le point d’affronter. Le sceau était toujours intact, et les Nur ne s’étaient pas encore déversés.
Eugène détourna son regard de l’armée et leva les yeux vers le ciel.
Comme lorsqu’il avait combattu le Roi Démon de l’Incarcération, un soleil créé par le pouvoir divin d’Eugène brillait dans le ciel au-dessus des plaines. Et ce n’était pas seulement ici. Avec l’aide de Ciel tôt le matin, il avait également évoqué un soleil au-dessus de Lehainjar, sous lequel se tenaient Aman, l’armée de Ruhr, et les forces mercenaires dirigées par Ivic.
« Les champs enneigés semblent quelque peu précaires », dit Eugène.
Gonflant sa poitrine de fierté, Molon déclara : « Aman est mon descendant. Porter mon sang signifie être un guerrier brave et fort, et ceux qui le suivent sont les véritables héritiers de Bayar. » Prenant une profonde inspiration, il continua : « Bien que je ne puisse pas combattre à leurs côtés, mes descendants veilleront à ce que les Nur ne puissent pas descendre des montagnes. »
« Ne devrions-nous pas nous inquiéter pour nous-mêmes plutôt que pour les autres ? » rétorqua Sienna, les yeux roulants et la lèvre légèrement boudeuse.
« Et pourtant, vous avez aussi disposé certains de vos sorts ici », répondit Eugène.
Elle et Eugène étaient tous deux préoccupés par ceux qui étaient restés derrière. Mais il y avait une limite à ce qu’ils pouvaient préparer d’ici. Rester pour combattre les Nur était impossible. En fin de compte, la seule façon de mettre fin à la bataille était de vaincre le Roi Démon de la Destruction. Eugène déserra son poing fortement serré.
Les chaînes qu’il avait reçues du Roi Démon de l’Incarcération apparurent dans sa paume, tremblant et se déplaçant. Les chaînes vibraient ainsi depuis qu’il les avait saisies, résonnant de plus en plus à mesure qu’ils se rapprochaient du sceau de la Destruction. Eugène régla sa respiration et regarda devant lui.
Ce qui apparut devant lui était le mur de chaînes massivement énorme qui se dressait devant lui.
Il regarda Molon, qui se tenait légèrement en avant. Molon hocha la tête et recula en croisant le regard d’Eugène. Ensuite, il regarda Sienna, qui arrêta son incantation et se déplaça à ses côtés. Enfin, il regarda Anise par-derrière, qui serra son chapelet et fit un pas légèrement en avant.
Tous les quatre, à l’exclusion de Vermouth, se tenaient devant le mur de chaînes à l’unisson, les chaînes dans la paume d’Eugène vibrant maintenant plus intensément. Les acclamations se poursuivaient sans relâche au loin. L’éclat de la Lumière pouvait être senti sans se retourner, et il poussait doucement contre leurs dos.
Eugène tendit la chaîne.
Fwooosh !
Du haut du mur imposant, les chaînes commencèrent à se dérouler et à s’effondrer. D’innombrables fragments entrelacés tombèrent et se dispersèrent en cendres noires. L’énergie sinistre contenue à l’intérieur fut libérée, et le ciel ondulait puis se teinta comme souillé.
Ce qui arrivait au monde ne pouvait pas être pleinement observé car les chaînes devant le groupe s’ouvrirent grand. Avant qu’Eugène et ses compagnons ne puissent bouger de leur place, la porte faite de chaînes les engloutit tous.
Ils ne pouvaient plus entendre le bruit des chaînes qui s’effondraient. Ils ne pouvaient pas non plus voir les Nur, qui avaient été emplis à ras bord à l’intérieur du sceau.
Eugène leva la tête. Le ciel n’était pas visible. Il n’y avait ni soleil, ni lune, juste une étendue blanche. Il regarda en bas. Il semblait se tenir sur quelque chose, mais cela ne ressemblait pas à du sol. Comme le ciel, la terre aussi était d’un blanc éclatant. Il était dans le vide qu’il avait vu plusieurs fois auparavant, le monde qu’Agaroth avait trouvé à la fin, le monde mort.
Cela se trouvait à l’intérieur du Roi Démon de la Destruction. La Destruction elle-même était un amalgame chaotique de toutes les couleurs, mais l’intérieur lui-même ne portait aucune couleur, seulement du blanc.
« Vous êtes arrivés rapidement », dit une voix.
Eugène regarda vers la source de la voix, pas le moins du monde surpris. La silhouette isolée du Roi Démon de l’Incarcération se tenait devant lui.
« Une attente pleine de promesses est plutôt supportable, n’est-ce pas ? » murmura le Roi Démon de l’Incarcération pour lui-même avec un petit rire.
Eugène resta immobile et regarda le Roi Démon de l’Incarcération. Même à distance, il pouvait dire que l’Incarcération avait du mal à se tenir debout — peut-être par peur que s’il s’asseyait, il ne puisse plus jamais se relever.
« Malgré vos paroles, vous ne semblez pas être en bon état », commenta Eugène.
« C’est un sceau que j’ai créé en me surmenant, donc c’est inévitable. Et… pourquoi aurais-je besoin d’être en bon état de toute façon ? » demanda le Roi Démon de l’Incarcération.
Lentement, le Roi Démon tourna la tête. Son visage naturellement pâle, généralement dépourvu de couleur, semblait maintenant d’un blanc fantomatique, surpassant sa pâleur habituelle.
« Avez-vous besoin de mon aide plus que cela pour vaincre la Destruction ? » demanda l’Incarcération.
« Non. » Eugène secoua la tête sans hésitation. « Votre rôle dans cette bataille est terminé. »
Il s’avança ensuite, et le vide lui-même sembla trembler à ses pas.
« Vous », dit Eugène en passant à côté du Roi Démon de l’Incarcération, « restez simplement ici et observez. Observez la fin de tous les compromis que vous avez faits, la fin de tous les cycles que vous avez répétés en espérant la prochaine ère. »
Aaaah….
Un cri fantomatique résonna dans le vide tremblant. Entendant cela, Eugène serra le poing. Molon serra les dents, Sienna se mordit la lèvre et Anise soupira.
« Pensez-vous encore… », commença le Roi Démon de l’Incarcération, secouant la tête. « Pensez-vous que vous pouvez sauver Vermouth ? »
« Combien de fois allez-vous demander ça ? Nous ne pensons à rien d’autre », répondit Eugène légèrement.
« Je suppose que oui », dit le Roi Démon avec un soupir.
Il ne discuta pas de ce qui était possible ou impossible. Il ne parla pas de ce qu’il avait vu ou ressenti alors qu’il était lié à cet endroit. Le Roi Démon comprit que ses réflexions et ses opinions n’avaient aucune valeur pour ces héros.
Voir, ressentir et décider — ce n’était pas son rôle. Le rôle du Roi Démon de l’Incarcération n’était pas de juger mais d’assister au résultat. Eugène avait raison. La tâche du Roi Démon était simplement d’observer la fin.
« Là. »
Le Roi Démon pointa devant lui, vers le cœur même de la Destruction. C’était un site totalement étranger qui pouvait aussi être considéré comme l’origine de tout. Malgré le long passage du temps, une blessure restait là, non cicatrisée. Cette cicatrice était la première et la seule cicatrice qui avait été gravée après qu’il soit devenu le Roi Démon de la Destruction. Elle resterait non cicatrisée, peu importe combien de fois le monde était réinitialisé et répété.
Avant de devenir le Roi Démon de la Destruction, il était connu sous le nom de Vermouth Lionheart. Il avait aspiré à être le Héros, bien qu’il ne le soit jamais devenu, mais il était un homme autorisé à se tenir aux côtés du Héros.
Au moment où tout le monde avait espéré, lorsque le Héros vainquit le Roi Démon, l’homme poignarda le Héros dans le dos par pure jalousie. Il croyait qu’une fois le Roi Démon vaincu, le Héros serait éternellement révérés, et lui, comme simple compagnon, ne partagerait pas la même gloire. Le trône du Roi Démon avait suscité l’envie malsaine et mondaine de l’homme, et ce jour-là, un nouveau Roi Démon est né.
« Vermouth. »
La cicatrice était visible. Eugène se souvenait de Vermouth et de la façon dont le Roi Démon de la Destruction était apparu. Eugène savait, d’après les souvenirs que le Roi Démon de l’Incarcération lui avait montrés, quel nom Vermouth utilisait avant de devenir le Roi Démon de la Destruction. C’était un souvenir dépourvu de besoin ou de valeur. Pourquoi l’origine de la Destruction importait-elle ? Pour Eugène, ce n’était pas l’origine, mais la mort de la Destruction qui était importante.
Le nom de la Destruction ? Vermouth Lionheart ? Eugène avait un terrible manque d’intérêt pour cela. Le Vermouth que le Roi Démon de l’Incarcération connaissait, et le Vermouth connu d’Eugène, Molon, Sienna et Anise étaient différents.
Vermouth Lionheart était le Héros. Peu importait que la Lumière ne le reconnaisse pas, ni que Vermouth lui-même ne se considère pas comme le Héros. Tout le monde reconnaissait et appelait Vermouth le Héros.
Trahir un compagnon par pure jalousie ? C’était quelque chose d’inconcevable pour l’homme connu sous le nom de Vermouth Lionheart, que Eugène et ses camarades connaissaient.
Tout le monde le savait comme la vérité. Vermouth ne trahirait jamais un compagnon. Non, en fait, aucun des cinq qui avaient traversé le Démon-domaine ensemble il y a trois cents ans ne trahirait un compagnon. Aucun ne poignarderait un ami dans le dos par jalousie pour leur gloire.
Si on doit blâmer Vermouth….
« Vous avez simplement gardé le silence et supporté tout seul », dit Eugène, inclinant légèrement la tête.
« Vous m’avez aussi torturé dans mes rêves pendant plus de cent ans », dit Molon en caressant sa barbe.
« Il m’a même fait écrire des éloges alors qu’il n’était même pas mort », dit Anise avec un sourire et un signe de tête.
« J’ai presque vraiment mourru quand mon cœur a été percé », murmura Sienna avec une grimace.
« Alors, Vermouth », dit Eugène, sa main flambant sur le côté. Avec un whoosh, des flammes montèrent et enveloppèrent son corps. « Soit excusez-vous, soit présentez vos excuses. »
Une cicatrice massive.
Près de son centre gisaient des chaînes brisées éparpillées autour. Vermouth était assis sur le trône qu’il avait occupé d’innombrables fois. Sa forme était différente de celle qui était descendue il y a une semaine. Si cela avait été le simulacre du Roi Démon de la Destruction superposé sur Vermouth, la figure maintenant devant eux….
Vermouth leva la tête. Ses lèvres restèrent scellées. Ses yeux dorés ternes les observaient tous. Dans ce monde sans couleur, chacun d’eux brillait de sa propre lumière distincte. Son cœur, qui avait oublié l’agitation, battait de façon incontrôlable. Les émotions vacillantes se répandirent progressivement devant lui.
La lumière était éblouissante. Les quatre figures devant lui rayonnaient d’une lumière qu’il avait longtemps désirée, une lumière qui avait désespérément soutenu sa santé mentale pendant les trois cents années solitaires dans ce vide. C’était la Lumière qu’il aspirait à approcher mais qu’il savait qu’il ne pourrait jamais, jamais atteindre.
Il ressentit des émotions intenses. Instinctivement, il se souvint de l’existence parmi ces lumières qui avait d’abord infligé une blessure profonde en lui il y a longtemps.
Il ne regarda pas plus loin. Il détourna son regard, car ce qu’il voyait avec ses yeux ne pouvait pas être atteint. La Lumière qui l’avait maintenu sain jusqu’à présent, les émotions qu’il ressentait actuellement, ne pouvaient pas susciter une véritable appréciation en lui. Les cris résonnant de l’abîme ne s’échapperaient jamais de ses lèvres.
Il regarda dehors. Ses semblables se déversaient, mais il restait immobile. Il savait pourquoi. C’était parce qu’ils étaient là. C’était simple. S’il les tuait, il pourrait bouger. S’il les tuait, les cris dans l’abîme pourraient disparaître, et il pourrait devenir entier.
Quoi ensuite ? Il n’y avait pas besoin d’y penser. Il n’y avait pas besoin de contempler la répétitivité de la prochaine ère.
Le Roi Démon de la Destruction n’avait aucune raison de détruire le monde. Il n’avait jamais vraiment ruiné le monde. Le monde a toujours continué à la prochaine ère, recommençant avant l’achèvement de la destruction. Le Roi Démon de la Destruction avait toujours, toujours, toujours répété ce qu’il ne pouvait jamais finir jusqu’à la fin.
Pourrait-il vraiment ruiner le monde cette fois ? Il n’a même pas envisagé cette pensée. L’instinct qui avait répétitivement mené le monde au bord de la destruction remuait maintenant l’homme.
« Bâtard », maudit Eugène.
Des couleurs s’entrelaçaient autour du corps de Vermouth. Ses yeux creux et troubles ne montraient aucune émotion ou volonté, pas différents de son manque d’intention meurtrière. Il n’émettait aucune intention de tuer, seulement une malévolence terrible et brisant l’esprit.
Ce n’était plus Vermouth.
Dès le début, ce corps était une manifestation divisée du Roi Démon de la Destruction. Mais il appartenait à Vermouth, et il était à l’intérieur.
« Si je dois le faire parler, je dois d’abord le faire revenir à ses sens », supposait Eugène.
Il rit sèchement et saisit son épée.
Puis, le Roi Démon de la Destruction s’approcha d’eux.