Chapitre 50
Les succubes étaient une espèce de Nécros-Démons[1] si célèbres que presque personne ne les ignorait. Bien sûr, Eugène connaissait aussi bien les succubes. Dans sa vie passée, alors qu’il voyageait avec ses compagnons à travers Helmuth, ces maudits Nécros-Démons envahissaient leurs rêves chaque fois qu’ils étaient fatigués et épuisés pour leur faire toutes sortes de misères.
« Ce n’est même pas Helmuth, alors pourquoi y a-t-il des succubes ici ? » demanda Eugène.
« P-p-plaît, calmez-vous. » Voyant Eugène exploser de rage, le guide fut très contrarié et leva les mains pour former une barrière fragile. « Ce ne sera peut-être pas Helmuth, mais il y a toujours la Tour Noire de Magie, vous vous souvenez ? En plus des mages noirs humains, il y a aussi beaucoup de démons qui vivent dans la tour. »
« Donc ça veut dire que ce bâtard, Eward, non, je veux dire mon grand frère, a joué avec une succube de la Tour Noire de Magie ? »
Même si cela sortait de sa propre bouche, Eugène ne pouvait toujours pas croire ce qu’il disait. Ce type était un descendant de Vermouth, le fils aîné de la famille principale… mais il jouait avec des démons et une succube en plus ?
« …C’est… Strictement parlant, plutôt que de jouer avec elles… il se fait simplement divertir par elles… »
« Quelle différence ça fait ? »
« Même si cela peut être vrai pour n’importe quelle ville, même Aroth a une certaine rue où les rassemblements illégaux et les boutiques de « ce genre » fonctionnent ouvertement. Pour le dire franchement, c’est un endroit volontairement laissé sans surveillance comme une forme de mal nécessaire… »
« Et alors ? »
« Bien que cette rue soit surtout connue pour son marché noir, il y a aussi quelques boutiques louches qui ont engagé des succubes comme hôtesses. J’ai entendu dire que Sir Eward fréquente régulièrement ce genre de boutique… »
« Ce fou », le ton d’Eugène devint encore plus dur.
Depuis que le guide avait mentionné la Tour Noire de Magie, Eugène avait soupçonné qu’Eward avait une sorte de relation avec un mage noir auquel la succube était liée. Mais après avoir entendu toute l’histoire du guide, cela ne fit qu’accroître la haine d’Eugène envers Eward.
Penser qu’un descendant de Vermouth s’était enchevêtré dans les jupes d’une succube et s’offrait librement comme nourriture. Cela seul aurait été assez honteux, mais elle n’était pas seulement une succube, elle était en fait une hôtesse[2].
Même appeler hôtesse était en fait un euphémisme extrêmement poli, car il était clair que les succubes qui travaillaient dans ce genre de boutiques étaient les plus basses parmi les succubes. En termes humains, elles ne différaient pas des prostituées de rue.
« Ce fou, ce stupide bâtard. Qu’est-ce que ce gamin encore mou du bulbe croit faire ? »
À ces mots cinglants, le guide ne put s’empêcher de se sentir extrêmement contrarié une fois de plus, car la façon dont Eugène parlait ressemblait à celle d’un adulte grondant un enfant insensé.
Eugène se tourna vers le guide : « Cela a-t-il été confirmé ? »
Le guide se cabra : « Non, eh bien, pas vraiment… C’est juste qu’il y a des rumeurs à ce sujet… »
« Savez-vous où se trouve cette rue ? »
« Elle s’appelle la rue Boléro. Ces boutiques n’ouvrent pas tous les jours, donc la rue ne révèle son véritable aspect corrompu qu’une fois par mois, la nuit de la pleine lune. »
« Compris », grogna Eugène entre ses dents.
Il n’avait aucune envie de devenir amical avec Eward en arrivant à Aroth. Il avait prévu de garder une distance raisonnable et d’ignorer essentiellement son demi-frère tout en se concentrant sur ses propres affaires.
Cependant, maintenant qu’il avait entendu cette nouvelle, il sentit une rage enflammée s’enflammer en lui. La colère d’Eugène ne provenait pas de son attachement au nom de famille Lionheart qu’ils partageaient. Au lieu de cela, il ne pouvait tout simplement pas accepter qu’un descendant de Vermouth offre sa force vitale à un démon insignifiant.
« Comment ose-t-il céder à des voyous comme ça. »
Eugène détestait évidemment les Rois Démons, mais il méprisait aussi les démons. Et s’il devait classer ceux parmi les démons qu’il détestait le plus, les succubes seraient en tête de liste. Il y avait une raison simple à cela. Lorsqu’ils furent attaqués pour la première fois par des succubes dans le Royaume des Démons, il avait vécu une honte épouvantable.
« Que ce soit une succube ou un incubus, n’importe quel type de Nécros-Démon, ils doivent tous être anéantis. »
Il ne voulait même pas se souvenir des souvenirs embarrassants d’alors. Quoi qu’il en soit, Eugène avait déchiré d’innombrables succubes et incubus dans sa vie précédente pour se venger de la honte qu’il avait subie.
Hésitant, le guide prit la parole : « …Monsieur Eugène, pourriez-vous garder le secret sur le fait que je vous ai raconté cette histoire… ? »
« Ne vous inquiétez pas. Ne m’avez-vous pas entendu jurer sur mon nom ? Je ne vais rien dire à personne, surtout pas à ce putain de grand frère à moi. »
Ils approchaient de la Tour Rouge de Magie. Distrait par la voix inquiète du guide, Eugène fit un vague signe de tête rassurant avant de se remettre à grincer des dents.
« Si je pouvais faire comme je voulais, je le prendrais simplement par le col et lui extorquerais la vérité. »
Mais pour l’instant, il n’avait entendu que des rumeurs, et des rumeurs assez peu fiables. S’il tabassait Eward juste à cause de contes oiseux, Eugène serait celui qui aurait tort. Il devait donc contenir son envie de violence jusqu’à ce qu’il ait trouvé des preuves claires.
« …Vous avez dit qu’elle ouvre la nuit de la pleine lune et qu’elle s’appelle la rue Boléro, n’est-ce pas ? »
« Oui… »
« D’accord, j’ai compris. »
La voiture volante atterrit devant la Tour Rouge. Eugène fut le premier à ouvrir la portière.
Se retournant, il dit : « Ah, il n’est pas nécessaire de descendre avec moi puisque nous allons nous séparer ici de toute façon. Prenez soin de vous, et prenons un verre si nous nous rencontrons dans les rues un jour. »
Surpris, le guide demanda : « V-voulez-vous prendre ma carte de visite ? Je m’appelle— »
« Non, non, il n’y a pas besoin de ça. J’ai une bonne mémoire. Je vous reconnaîtrai certainement si nous nous rencontrons à nouveau, donc nous pouvons chacun prendre nos chemins séparés à partir d’ici, et je m’assurerai de vous dire bonjour la prochaine fois que je vous verrai. »
Faisant au revoir de la main, Eugène descendit de la voiture. Les intentions du guide étaient évidentes. Il avait voulu établir une relation avec Eugène. Car ce faisant, il aurait l’espoir de faire connaître son nom à Lovellian, le maître de la Tour Rouge.
Mais ce n’était pas l’affaire d’Eugène.
« Seriez-vous Sir Eugène Lionheart ? »
Une femme debout devant l’entrée de la haute tour écarlate s’approcha d’Eugène. Portant un large chapeau pointu à larges bords sur sa robe magenta, elle offrait un spectacle assez impressionnant.
« Même il y a trois cents ans, personne ne se promenait habillé de manière aussi stéréotypée en magicien… »
Mais les tendances allaient et venaient. Quelque chose comme ça était-il censé être un exemple de mode rétro ? Après avoir jeté un coup d’œil au couvre-chef pointu, Eugène acquiesça en confirmation.
« Oui, c’est moi. »
« Je m’appelle Héra, et je suis une magicienne de la Tour Rouge de Magie », Héra ôta son chapeau et baissa la tête en se présentant. « Le Maître de la Tour vous attend à l’étage. Il avait prévu de vous accueillir personnellement, mais un petit problème est survenu qui l’occupe. »
« Quel genre de problème ? » demanda Eugène.
À cette question, Héra révéla une expression impuissante. Incapable de répondre immédiatement, elle hésita un instant avant de jeter un coup d’œil à la tour.
Tching !
Une impulsion de mana balaya la tour et envoya des frissons à travers le mana atmosphérique. Le son aigu et perçant fit trembler les épaules d’Héra. Eugène fronça également légèrement les sourcils en regardant la tour.
« …Hm… il semble qu’il y ait eu une sorte d’accident ? » observa Eugène.
« …C’est en fait assez courant », admit Héra, vaincue. Avec une toux grasse, Héra remit son chapeau. « À la Tour Rouge de Magie… eh bien… nous avons beaucoup de mages qui étudient la magie d’invocation. Et parmi les différents types de magie, la magie d’invocation… euh… a le plus grand risque d’échec. »
« Si vous allez lui dire ça, vous devriez lui donner une explication appropriée », une voix interrompit soudainement. « Ce n’est pas seulement que le risque d’échec est élevé ; c’est qu’ils essaient d’échouer exprès. Ils essaient d’invoquer quelque chose de complètement différent en surchargeant le cercle d’invocation avec du mana ! »
Le propriétaire de cette voix agacée était Lovellian. Il ouvrit une des fenêtres de la haute tour et s’envola dehors.
Fwoosh !
Dès que la fenêtre s’ouvrit, de la fumée noire commença à s’échapper.
« Cependant, cela va trop loin. On dirait qu’on a vraiment quelques génies extraordinaires. Comment, comment avez-vous pu invoquer une Bête des Ombres à partir d’un cercle destiné à invoquer un Requin de Lave ? »
Suspendu dans les airs, Lovellian agita sa main. La Bête des Ombres, qui avait déjà fusionné avec les ténèbres du ciel nocturne, fut prise par le mana émis par Lovellian.
« Votre esprit d’expérimentation créative est alarmant. Que projetiez-vous en invoquant une bête démoniaque que vous ne pouviez même pas maîtriser ? Que pensez-vous qu’il serait arrivé si la Bête des Ombres s’était échappée à cause de votre erreur ? Heureusement, nous ne le saurons jamais avec certitude, mais plus d’une centaine de personnes auraient pu mourir avant qu’elle ne soit attrapée ! »
« N-nous sommes désolés… »
Les jeunes mages qui suivirent Lovellian hors de la tour continuèrent à baisser la tête en guise d’excuses. Cependant, la rage de Lovellian ne put être apaisée aussi facilement.
« Ils doivent être fous », convenait Eugène incrédule.
La Bête des Ombres était une bête démoniaque qui hantait les nuits à Helmuth. Comme la plupart des bêtes démoniaques, les Bêtes des Ombres n’étaient pas entièrement conscientes. Au lieu de cela, elles étaient uniquement dotées d’un instinct de destruction. Si cette Bête des Ombres avait réussi à s’échapper dans le ciel nocturne, elle aurait immédiatement commencé à chasser les habitants de la capitale.
Les mages essayèrent de trouver des excuses : « Nous n’avons jamais eu l’intention d’invoquer une bête démoniaque… N-nous avons juste… »
« À partir de maintenant, vous serez les Maîtres de la Tour Rouge », déclara soudainement Lovellian.
« Hein ? » les mages restèrent bouche bée de surprise.
« Même moi, je ne pourrais pas invoquer une Bête des Ombres à partir d’un cercle d’invocation de Requin de Lave. Cela n’arriverait absolument jamais. Cela ne signifie-t-il pas que vous avez réussi à accomplir un exploit d’invocation que je n’aurais même pas pu réaliser ? Puisque cela doit signifier que vous êtes de meilleurs mages que moi, vous devriez être les Maîtres de la Tour Rouge à la place. »
« M-Maître de la Tour— ! »
« Pensez-vous vraiment que j’ai des cailloux à la place des yeux ? Votre cercle d’invocation était défectueux dès le départ ! Même si vous faites une erreur, vous devriez au moins essayer de bien faire les bases. Cette bête démoniaque ne pouvait être invoquée que si les bases mêmes du cercle d’invocation étaient pourries ! » Lovellian rugit soudainement encore plus fort, « Faites vos valises et partez immédiatement ! »
Les mages continuèrent à baisser la tête en guise d’excuses tandis que les larmes coulaient sur leurs joues. Cependant, Lovellian ne changea pas d’avis. Détournant son regard des pauvres mages, Lovellian se tourna vers Eugène.
« …Ahem. »
1. Une catégorie de démons qui ont le pouvoir sur les rêves. En plus des succubes, cela inclut les incubes, les cauchemars et les striges. ☜
2. Bien que cela puisse sembler discriminatoire envers certaines professions, nous ne cautionnons pas un tel comportement discriminatoire. ☜