Chapitre 106
L’été est passé à toute vitesse.
Eugène n’a pas passé un seul instant à profiter des activités estivales. Ce n’était pas un comportement qu’il avait adopté depuis son arrivée à Aroth ; depuis sa réincarnation, il n’avait jamais cherché à s’amuser.
Lorsqu’il séjournait au domaine principal, Cyan et Ciel avaient tenté à plusieurs reprises de le persuader de partir en vacances avec eux en été, et en hiver, ils avaient conspiré pour l’emmener skier, mais Eugène ne les avait jamais suivis. Il n’avait pas non plus l’intention de le faire à l’avenir.
La mer qu’Eugène connaissait était un lieu hanté où l’on pouvait voir des épaves et des cadavres flottants partout. La zone maritime reliant Helmuth à ses pays voisins était remplie de nids de terribles et puissants monstres marins.
La neige qu’Eugène connaissait était teinte de rouge par le sang, formant un cimetière de corps gelés dont on pouvait voir les membres dépasser de partout. Le climat de la partie la plus septentrionale d’Helmuth était terrifiant quelle que soit la saison. Pourtant, même dans une telle région, le royaume gouverné par le Roi Démon de la Fureur était particulièrement terrible, un enfer hivernal où les blizzards ne cessaient jamais de souffler.
« Pourrait-on appeler ça un traumatisme ? » se demanda Eugène profondément.
Une fois qu’il y réfléchit vraiment, Eugène réalisa que toute sa vie après sa réincarnation avait été assombrie par les souvenirs de sa vie antérieure.
Ce n’était pas la première fois qu’il envisageait quelque chose du genre. Chaque fois qu’il était trop absorbé par les souvenirs de son ancienne vie, il devait se secouer plusieurs fois pour se libérer de leur emprise. Mais puisqu’il avait déjà été réincarné, ne serait-il pas pitoyable et risible de rester éternellement pris dans les souvenirs de sa vie antérieure ?
Cependant, il n’était pas si facile de résister. Le collier qu’il avait insisté pour prendre au trésor du clan Lionheart, son arrivée à Aroth pour suivre les indices laissés par Sienna, et ses raisons d’aller au Nord de la Ruhr et à Nahama ; tout cela était dû aux souvenirs de sa vie antérieure.
Il ne pouvait pas simplement éviter ces différents souvenirs et ces enchevêtrements. Bien qu’il ait déjà vécu dix-neuf ans depuis sa réincarnation, le temps qu’il avait passé en tant que Hamel était encore beaucoup plus long. La durée de l’existence d’Eugène était bien inférieure aux expériences de Hamel.
« Bon, après tout, nous sommes tous les deux moi », claqua Eugène de la langue en basculant sa chaise en arrière.
Il ne voulait pas passer trop de temps à s’inquiéter d’un problème sans solution facile. Que pouvait-il espérer en étant frustré, inquiet et pensif ? Il avait peut-être été réincarné, trois cents ans avaient peut-être aussi passé, et même son nom avait peut-être changé, mais pouvait-il vraiment ignorer tous les souvenirs de sa vie passée ?
Comment quelqu’un pourrait-il faire une chose pareille ?
« …Haaaah… », soupira Eugène en arrivant à cette conclusion.
Pendant ce temps, en face de lui, Mer lisait la thèse d’Eugène les yeux grands ouverts. La thèse était destinée à une satisfaction personnelle, une thèse qui n’était pas destinée à être publiée, mais cela ne diminuait pas sa valeur. Au départ, une thèse n’était-elle pas simplement destinée à montrer ce que quelqu’un avait réussi à apprendre ?
En ce sens, la thèse d’Eugène était impressionnante. Bien que d’autres sorciers puissent ne pas la comprendre au premier coup d’œil, Mer, en tant qu’intelligence artificielle de Witch Craft, était capable de la comprendre pleinement.
« Les Noyaux et le Trou Éternel ont atteint une combinaison parfaite grâce à cela. Il peut y avoir quelques imperfections innées, mais… structurellement, elle a atteint un niveau où je ne vois aucun moyen de l’améliorer », observa Mer.
Même avec ces imperfections, on pouvait déjà dire qu’elle était achevée. Il était impossible de croire que cette thèse avait été écrite par un jeune apprenti qui avait commencé à pratiquer la magie il y a moins de trois ans. Cette Formule de Flamme d’Anneau s’était rapprochée de la reproduction des possibilités complètes du Trou Éternel plus que n’importe quel archimage ne l’avait fait.
« …Quant aux imperfections innées, elles sont dues au fait qu’un Noyau est différent d’un Cercle. Les variables qui en résultent… il est capable de les ajuster en utilisant seulement ses sens », réalisa Mer, choquée.
Cela montrait qu’Eugène devait avoir un contrôle terrifiant sur le mana.
« Même en continuant d’ajuster ces variables en utilisant ses sens, il réussit toujours à lancer parfaitement ses sorts. Cela peut être inférieur au Trou Éternel, mais la Formule de Flamme d’Anneau d’Eugène surpasse largement la formule magique de Cercle commune. »
Les sorciers étaient des gens obsédés par la magie. Ils ne s’arrêteraient pas avant d’avoir éliminé toutes les imperfections. Tout ce qui pouvait mal tourner avec un sort devait être corrigé pour qu’il ne puisse plus mal tourner. C’était parce que, s’il y avait la moindre erreur, cela pouvait causer un problème irréversible.
Cependant, Eugène acceptait simplement ces imperfections. Avec l’expérience de sa vie antérieure et le talent de sa vie actuelle, Eugène était capable de rendre possible un défi qui devrait être si difficile qu’il était impossible. Même la formule magique, que d’autres sorciers ne pouvaient pas comprendre et pourraient même considérer comme un échec, n’était pas un échec aux yeux d’Eugène.
Le succès de cette Formule de Flamme d’Anneau était basé sur une proposition aussi absurde.
« …I-impressionnant », ne put s’empêcher de dire Mer finalement. « Quant à son niveau d’achèvement… c’est bien. Mais comme vous êtes le seul à pouvoir l’utiliser… on dirait… euh… un peu égocentrique ? C’est du moins ce que j’ai ressenti en la lisant. D’un point de vue général, ses imperfections la rendent inutilisable, mais ce n’est pas le cas pour vous, monsieur Eugène, et… en la jugeant selon vos critères… son niveau d’achèvement est excellent. »
L’expression de Mer se tordit alors qu’elle admettait cela à contrecœur.
Comme Eugène l’avait dit, il avait réussi à terminer sa thèse avant la fin de l’été.
« …Quand partirez-vous ? » demanda finalement Mer.
« Après-demain », répondit Eugène.
« Avec votre personnalité, je pensais que vous partiriez certainement demain, monsieur Eugène. »
« Comme je ne suis qu’un humain, j’ai besoin de me reposer au moins une journée complète. De plus, ils ont dit qu’ils organiseraient une fête d’adieu pour moi à la Tour Rouge de Magie. »
« Cela doit être si agréable pour vous. Vous ne pourrez pas y aller et manger beaucoup de nourriture délicieuse ? Vous recevrez également des félicitations de toutes parts », dit Mer sarcastiquement en faisant la moue.
En malaxant le grand chapeau qu’elle avait posé à côté d’elle, Mer leva les yeux vers Eugène.
Elle lui rappela : « Monsieur Eugène, vous n’avez sûrement pas oublié ce que vous m’avez dit il y a quelques mois ? N’avez-vous pas dit que vous auriez quelque chose à me dire ? »
« Permettez-moi d’abord de vous poser une question », dit Eugène en cessant de se pencher en arrière sur sa chaise. « Les choses dont nous avons parlé… êtes-vous capable de les transmettre à quelqu’un d’autre ? »
« Eh ! Vous me soupçonnez vraiment en ce moment ? » demanda Mer alors que des flammes de colère flambaient dans ses yeux. « Me posez-vous cette question parce que vous craignez que j’aie pu dire à un autre sorcier ce dont nous avons parlé en discutant de votre thèse ? »
« Eh bien, avez-vous déjà dit quelque chose ? »
« Non ! Monsieur Eugène, savez-vous à quel point ces fils de pute, le Maître de la Tour Verte et quelques autres, m’ont énervée lorsque vous n’êtes pas là ? »
« Même si vous ne leur avez rien dit, ne peuvent-ils pas simplement vous forcer à dire quelque chose ? »
« Hah ! Je n’ai jamais réalisé que vous étiez ce genre de personne, monsieur Eugène. Pouvez-vous vraiment ne pas faire confiance à quelqu’un — non — à quelque chose comme moi ? Même si ces salauds essayaient de disséquer Witch Craft et moi, je ne dirais absolument rien. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que j’ai été programmée pour ne pas le faire ! Ce n’est pas quelque chose de spécial concernant vous ; c’est une fonction destinée à préserver la sécurité et la confidentialité de tous les sorciers autorisés à entrer à Akron. J’ai stocké les informations enregistrées et les conversations de tous les sorciers qui ont fait des recherches dans le Hall de Sienna, pas seulement les vôtres, monsieur Eugène, dans les profondeurs des fichiers de stockage de Witch Craft. À moins que ces salauds ne décident de détruire complètement Witch Craft, il n’y a aucun moyen que les informations de monsieur Eugène soient exposées au monde extérieur. »
« Êtes-vous sûre de ça ? »
Lorsque Eugène posa cette question avec un sourire narquois, Mer ne put plus le supporter et laissa échapper un cri.
« Argh, vraiment ! »
Eugène ricana en regardant Mer lutter pour reprendre son souffle.
« Si vous voulez être aussi minutieuse, assurez-vous de ne pas laisser ce que je vais vous dire fuiter à quelqu’un d’autre », ordonna Eugène.
Mer soupira : « Hah, j’ai déjà dit que je le ferais. Combien de fois dois-je vous le dire… »
Eugène l’interrompit : « Je me souviens avoir été réincarné. »
Dès qu’Eugène commença à parler, Mer se tut immédiatement.
Mer regarda Eugène avec les yeux plissés avant de cracher : « Quel genre de connerie est-ce ? »
Eugène répéta : « J’ai dit que je me souviens avoir été réincarné. Et j’ai toujours les souvenirs de ma vie passée. »
Mer se moqua : « Non, je vous ai entendu, et c’est pourquoi j’ai demandé, quel genre de connerie est-ce ? Essayez-vous de vous moquer de moi en ce moment ? C’est tellement drôle que je n’arrive même pas à me forcer à rire… »
« Mon nom dans ma vie passée était Hamel Dynas », continua Eugène d’une voix calme.
Son nom dans sa vie antérieure était Hamel Dynas.
Son nom dans sa vie actuelle était Eugène Lionheart.
Eugène déclara : « J’étais le stupide Hamel. »