Chapitre 144
*Frouish~*
« Avec seulement quelques rides de temps à autre, la rivière argentée semblait n’avoir rien à voir avec la rivière du destin. »
« À la grande surprise du gobelin, ce qu’il y vit, c’était lui-même ! »
Dans la rivière, il se vit naître, grandir en rêvant de devenir le plus fort, puis se faire ridiculiser par les membres de sa tribu.
Le gobelin se vit refuser d’abandonner, se perdre au cours d’une expédition de chasse, puis se faire aspirer dans une faille spatiale.
Et comme si cela ne suffisait pas, ce qu’il vit ensuite lui glaça le sang.
Sur ces mots, la silhouette marqua une pause, pour s’assurer qu’Elric suivait bien son récit.
Heureusement, après l’avoir observé attentivement, il remarqua qu’Elric était entièrement absorbé par ses paroles ; sa concentration était impressionnante.
Voyant cela, la silhouette hocha la tête avec approbation avant de poursuivre.
Le gobelin se vit face à la situation actuelle des trois rivières. Puis, après avoir contemplé les trois, il se pencha lentement et en but une gorgée.
Bang !
Avant même qu’il ait le temps de réagir, une vague de douleur lui traversa la tête.
Ses yeux se mirent à saigner, et des gouttes de sang coulèrent sur ses joues.
On aurait dit qu’il avait contemplé un tabou indicible, qui n’aurait jamais dû être révélé.
Alors que le gobelin croyait que tout était fini et que sa tête — peut-être même ses yeux — allait exploser, un changement soudain se produisit.
La version de lui-même qui se trouvait dans la rivière leva brusquement les yeux, comme si elle savait que son moi passé l’observait à cet instant.
Mais, contrairement à lui, le gobelin avait les pupilles noire et argentée, tandis qu’un œil doré brillait au milieu de sa tête enflammée.
Si quelqu’un avait assisté à cette rencontre à travers le temps et l’espace, il aurait été stupéfait par le caractère inédit de ce qui se déroulait sous ses yeux.
Malheureusement, personne d’autre que le gobelin n’était là pour vivre cette expérience unique.
Le temps passa bientôt. Tandis que son moi passé continuait de saigner, atrocement, son moi futur se contentait de le regarder, l’air indifférent.
Ce n’est que lorsque le gobelin sentit qu’il allait s’évanouir à force de perdre du sang que son moi futur intervint.
Frouish !
D’un geste de la main, il fit naître une légère ondulation à la surface de la rivière, et quelques vagues s’élevèrent dans les airs.
Par hasard — ou peut-être pas —, une goutte d’eau tomba directement sur son moi passé, provoquant un changement inattendu.
Bang !
Dès que la goutte entra en contact avec son moi passé, une bombe sembla exploser dans la tête du gobelin, tandis que des fragments du futur défilaient dans son esprit.
Il revit les images qu’il venait tout juste d’apercevoir, ainsi que d’autres qu’il ne comprenait pas, comme celle où presque tout Elias le pourchassait.
Mais, au moment où il voulut en apprendre davantage, une voix familière résonna dans son esprit.
« Salut, moi du passé. Je suis sûr que tes yeux te font mal, en ce moment. »
« Ha… Je m’en souviens. À l’époque, j’avais envie de m’arracher les yeux, moi aussi. »
À ces mots, les pupilles du gobelin se dilatèrent sous le choc. La phrase suivante confirma ses soupçons.
« Oui, tu as dû le deviner : c’est moi, ton moi du futur. »
« Ça, c’est le “long fleuve du temps”. Une Amazone, non ? »
« Mais ne réponds pas, je n’ai pas beaucoup de temps. »
« Et non, ce n’est pas un jeu de mots sur le temps. »
En écoutant son moi futur, le gobelin se demanda s’il avait appris à plaisanter, avec le temps.
Le gobelin poussa un soupir et hocha simplement la tête, bien que personne ne fût là, comme pour signifier à son moi futur qu’il avait compris.
« Ha ha, parfait. On dirait que mon moi passé comprend vite. »
« Ce que je vais te dire maintenant est extrêmement important. Alors, ne l’oublie pas. »
« Si tu saignes, c’est parce que les événements qui se déroulent depuis cette grotte jusqu’à très loin dans le futur sont scellés pour l’éternité. »
« Quiconque tentera de percer ce secret subira immédiatement le contrecoup du pouvoir des trois rivières. Je suis là pour te protéger. »
« Sans mon aide — j’ai utilisé cette goutte de la rivière du temps pour remonter le cours de tes blessures et atténuer le contrecoup —, tu serais mort, sans exagération. »
À ces mots, le gobelin afficha un air stupéfait. Il n’arrivait pas à croire qu’il avait frôlé la mort.
Cette pensée lui inspira une question.
« Hé, moi du futur, qu’est-ce qui s’est passé pour que toute cette époque soit scellée ? »
« Et qui aurait assez de pouvoir pour apposer un tel sceau sur une époque entière ? »
Se rendant compte de la gravité de la situation — toute une époque avait été scellée —, le gobelin se demanda ce qui avait bien pu se passer dans le futur pour qu’on en arrive à une mesure aussi radicale.
Et qui aurait assez de pouvoir pour accomplir une telle chose ? À vrai dire, le gobelin doutait que même le Dieu-Roi en soit capable.
Le gobelin resta sur sa faim. Malgré sa curiosité, son moi futur ne lui donna pas de réponse claire. Après une minute de silence, il finit par répondre d’une manière peu satisfaisante.
« Euh… Moi du passé, à propos de ce qui s’est passé dans le futur… »
« Je ne peux pas te le dire. »
« Souviens-toi de ce que je viens de dire : c’est un tabou. Dès que tu apprendrais ce qui s’est passé, la foudre céleste pourrait te frapper sur-le-champ. »
« Alors, tu veux toujours savoir ? N’oublie pas que si tu meurs maintenant, je mourrai aussi, dans le futur. »
En entendant son moi futur, le gobelin ne put s’empêcher de tressaillir. Qui voudrait se faire frapper par la foudre ?
À ces mots, il comprit que sa première question resterait sans réponse, du moins pour l’instant.
« Bon. Si tu ne peux pas répondre à la première, qu’en est-il de la deuxième ? »
« Qui aurait assez de pouvoir pour sceller toute une époque ? »
Ce qui se passa ensuite stupéfia complètement le gobelin.
Contrairement à ce qu’il s’attendait à entendre — « Je ne peux pas te le dire » ou « Tu mourras si tu l’apprends » —, la réponse de son moi futur le laissa sans voix.
« Ha ha ha, ça ? »
« Qui d’autre que moi pourrait accomplir un tel exploit ? »
La voix pleine de fierté, son moi futur se vanta avec désinvolture d’avoir scellé une époque.