Chapitre 160
La Reine Verita observa avec dégoût le champ de carnage qui souillait sa salle du trône. En être arrivée là... Des soldats étrangers massacrés devant le trône, le lieu le plus officiel et historique de son jeune Royaume, par un monstre du Donjon. Ses ancêtres secoueraient la tête de désespoir s'ils connaissaient cette farce.
Brusquement, elle ordonna à ses Gardes de nettoyer la pièce, de s'occuper des morts et d'escorter les citadins hors de la salle. Puis, elle fit signe à deux soldats d'avancer pour saisir l'ambassadeur et le conduire devant elle. Le Regixien était toujours pétrifié de terreur sur l'estrade, tremblant de peur tandis que ses yeux fixaient dans le vide les corps brisés des hommes et des femmes qu'il avait amenés ici pour combattre.
Lorsque Corrin avait été projeté dans les airs vers sa mort, il avait été si terrifié que ses jambes avaient perdu toute leur force, le faisant s'effondrer sur ses genoux. Alors que les deux Gardes de la Reine le hissaient par les aisselles, ils ricanèrent de mépris en remarquant la tache humide sur le devant du pantalon de l'ambassadeur.
La Reine réfléchit un instant avant de faire signe à un autre de ses Gardes de s'approcher.
Le soldat s'avança et salua vivement. « Prenez la tête de Corrin et mettez-la sur une pique à la porte du château. Cela devrait couper l'envie à toute cette racaille de mercenaires qui voudrait continuer sa rébellion. »
Les soldats saluèrent à nouveau. « À vos ordres, Votre Majesté. »
Le Garde se fraya un chemin à travers les restes vers le président déchu de l'Union des Mercenaires pour accomplir sa tâche macabre. Peu après, il sortit d'un pas vif de la salle, transportant un tissu taché de rouge enveloppant un objet arrondi.
Lorsque les mercenaires, qui luttaient désespérément pour forcer la porte et entrer dans le château, reconnurent la tête brandie au bout d'une lance, ils furent remplis d'un mélange égal de rage et de désespoir. Ils savaient qu'ils ne toucheraient jamais les profits promis pour leur soutien à ce soulèvement. Beaucoup de mercenaires décidèrent sur-le-champ de fuir le pays aussi vite que leurs jambes le leur permettaient. S'ils étaient assez rapides, ils pourraient peut-être éviter l'arrestation. Après tout, ils pouvaient exercer leur métier partout où se trouvait le Donjon, c'est-à-dire partout !
La nouvelle que la Reine avait repris le contrôle du château se répandit dans la ville comme une traînée de poudre. Les citoyens acclamèrent et se déversèrent dans les rues pour célébrer. Beaucoup étaient heureux de voir leur souveraine bienveillante de nouveau en sécurité sur son trône, mais beaucoup d'autres étaient simplement soulagés que les combats aient pris fin et que la paix puisse revenir dans leurs vies. Après des semaines de combats, de mort et de destruction, ils voulaient passer à autre chose, reconstruire et oublier que tout cela était arrivé.
« C'est dommage que nous devions discuter dans de telles circonstances, ambassadeur », lança Verita d'un ton traînant.
Andron bafouilla, essayant de se redresser pour retrouver un peu de dignité. Ses efforts restèrent vains alors qu'il était maintenu debout par deux soldats brutaux qui le serraient si fort qu'il était certain d'avoir des bleus le lendemain.
« Vous ne pouvez pas me traiter comme ça, Verita ! » cracha-t-il. « Pensez-vous que Regix laissera passer ça ? »
Son audace laissa Verita sans voix un instant. « Vous savez », répliqua-t-elle, « je me rends compte que je me fiche éperdument de ce que Regix laissera passer ou non. Pour moi, votre nation de rats infestée par la peste peut sauter dans le Donjon pour vivre parmi ses semblables ! »
Andron la dévisagea, bouche bée. « Vous osez ?! »
Verita regarda l'un de ses Gardes et lui fit un signe subtil. Le soldat s'avança immédiatement pour asséner une autre gifle puissante à l'ambassadeur, le faisant saigner.
Après l'avoir laissé récupérer un moment, la Reine reprit la parole. « J'ose. Vous allez retourner en courant dans votre nid, rat. Quand vous y serez, je veux que vous leur disiez que j'arrive. Je vais marcher sur Regix et la réduire en cendres pour ce que vous avez fait ici. »
L'ambassadeur tremblant recula devant la fureur de Verita. Incapable de trouver une réponse, il ne put que baisser la tête tandis que les Gardes le traînaient hors du château. Ils allaient le jeter sur un cheval et l'expédier vers sa propre terre dans l'heure.
Pendant un moment, la Reine fut laissée à ses propres pensées. Finalement, elle se laissa aller au soulagement. Elle avait cru que tout était perdu. La nuit où ils avaient fui le château, se faufilant par une porte dérobée dans l'obscurité, elle avait pleuré. Tout le travail de ses ancêtres, la sueur et les efforts des citoyens pour arracher un nouveau pays à ce qui était une zone de mort infestée de monstres, partis en fumée. Tout cela à cause d'elle.
Maintenant, tout était de nouveau entre ses mains. Tout. Les traîtres avaient été débusqués. Elle passerait au fil de l'épée les marchands qui avaient soutenu ce coup d'État, laverait la puanteur de la rébellion avec le sang des traîtres. Une fois de plus, Liria connaîtrait une ascension fulgurante, ne souffrant plus de ces sangsues qui avaient drainé sa force. La lumière de la justice brillait sur son royaume aujourd'hui !
Attendez...
Pour un royaume baigné de lumière, pourquoi faisait-il si sombre ici ?
Perplexe, Verita promena ses yeux autour de la pièce pour découvrir que les lampes à éclat sur les murs avaient été éteintes ! D'un côté de la pièce, une seule lampe restait allumée et, figé au-dessus d'elle comme une araignée gigantesque, se trouvait le monstre, immobile comme un enfant pris la main dans le pot à biscuits.
La Reine ne pouvait que fixer cette étrange créature qui avait rendu sa résurrection possible. Sondant mentalement, elle trouva le pont mental qu'elle avait maintenu.
[Monstre. Qu'as-tu fait à mes lampes ?]
.....
Soudain, la dernière lumière s'éteignit.
[Je prends juste une petite partie de mon paiement à l'avance.]
Verita était stupéfaite. Comment un monstre pouvait-il être aussi éhonté !?
La voix impitoyable du monstre résonna à nouveau dans son esprit. [Il semble que vous ayez ce que vous vouliez, Reine], Verita avait toujours trouvé que la façon dont le monstre prononçait « Reine » sonnait étrangement dubitative, [j'ai rempli ma part de notre accord].
Il était clair ce que le monstre voulait : maintenant qu'il avait fait ce qu'il avait promis, il voulait être payé.
Verita étudia attentivement la créature immobile accrochée à son mur. Bien qu'elle ne se tourne pas vers elle, elle savait que l'insecte l'observait tout comme elle l'observait.
[Je n'ai jamais appris ton nom, monstre], malgré ses demandes tactiques répétées, la créature avait simplement refusé de le partager, déclarant que « monstre » lui convenait très bien.
[Vous ne l'avez jamais fait], convint le monstre, refusant clairement encore une fois.
La bouche de Verita se crispa et elle fit secrètement signe à ses Gardes dans la salle du trône.
Le monstre l'observait toujours. Sa voix résonna dans son esprit.
[Connaissez-vous l'expression « œil pour œil » ?]
[Je ne connais pas], fronça-t-elle les sourcils.
[Cela signifie que si l'on est bien traité, on rendra cette bienveillance, mais si l'on est mal traité, on rendra la pareille.]
La Reine se redressa. Du coin de l'œil, elle pouvait voir ses soldats changer lentement de position. [Est-ce que tu me menaces, monstre ?]
[Oui.]
Le silence s'installa entre eux pendant un moment. Le monstre parla le premier.
[Réfléchissez bien à ce que vous choisissez de faire ensuite.]
Cette voix froide lui glaça le sang. Il semblait que le monstre avait pu deviner ses intentions. Cette créature était déjà si puissante, et elle ne ferait que devenir plus forte, plus intelligente, plus mortelle à l'avenir. Comment pouvait-elle la laisser en liberté ?
Sans compter que si la nouvelle de son alliance avec les monstres du Donjon venait à fuiter, son règne serait déstabilisé. La plupart des gens haïssaient et méprisaient les monstres, les considérant comme les ennemis de la civilisation ; s'ils apprenaient qu'elle avait volontairement emprunté le pouvoir d'un monstre, la confiance en son autorité serait anéantie. La Garde ne parlerait pas, les citadins pourraient être convaincus et on ne croirait pas les gens en ville. Les gens voient toutes sortes de choses dans le feu de l'action. La clé pour étouffer l'affaire était de ne pas laisser ce monstre s'échapper !
Dans son cœur, la Reine ne pouvait croire que le monstre puisse lui faire quoi que ce soit ici, au siège de son pouvoir. Dans sa propre salle du trône, elle avait de nombreuses cartes cachées qu'elle pouvait déployer, sans parler des puissants Gardes qui l'entouraient. C'était fini.
La Reine ricana, jetant tout faux-semblant.
[Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même pour avoir fait confiance trop facilement, créature !]
Elle fit signe à sa Garde qui tira immédiatement ses armes, plus de vingt lames dégainées à l'unisson !
BOUM !
À cet instant, le mur directement sous le monstre éclata vers l'intérieur comme s'il avait été frappé par un bélier ! Des briques et du mortier volèrent à travers la pièce et la Reine chercha refuge derrière un bouclier levé à la hâte par un Garde à proximité.
Avec des pas lourds, une nouvelle entité entra dans la salle du trône, obscurcie au début par la poussière de pierre qui flottait dans l'air. Les soldats se tendirent face à ce développement inattendu, armes et boucliers levés, prêts à tout.
Alors que la poussière retombait lentement, la forme géante d'un singe puissamment musclé fut révélée. D'énormes mains s'appuyaient sur le sol tandis qu'il se déplaçait, fixant d'un air mauvais les humains qu'il dominait. Après avoir traversé le nouveau trou qu'il avait fait dans le mur, la créature se dressa à sa pleine hauteur, dominant la pièce tandis que la fourmi commençait à descendre de son perchoir.
La Reine regardait, stupéfaite ; la situation changeait trop rapidement pour qu'elle puisse réfléchir. Ses soldats ne savaient plus s'ils devaient engager le combat et attendaient ses ordres !
Avant qu'elle ne puisse leur faire signe, le singe leva une main et lança quelque chose vers eux. L'objet décrivit un arc dans les airs avant d'atterrir lourdement avec un bruit sourd et de rouler jusqu'à s'arrêter. Ce n'est que lorsque la forme gémit et bougea légèrement que la Reine réalisa ce que c'était.
« Capitaine Pendlen ! » cria-t-elle.
C'était le capitaine de la Garde qui avait été capturé avec elle ! Alors que le singe géant levait une autre main, la Reine et sa Garde reculèrent comme s'il allait leur lancer autre chose, mais au lieu de cela, il attrapa simplement un sac bombé au sol et le jeta sur son épaule.
De l'autre côté de la pièce, la Reine put voir que le sac semblait rempli de petits objets ronds, leurs contours se dessinant contre le tissu. Des Noyaux !
Son trésor !
Elle fixa le monstre qui descendait à côté de son familier singe, incrédule. Comment était-ce possible ?! Est-ce une sorte de casse !?
[Vous me décevez, Reine], la voix du monstre glaça à nouveau son esprit, [du début à la fin, cette affaire a été... trop prévisible].
La rage explosa dans la poitrine de la Reine et elle leva une main pour pointer les deux monstres en hurlant : « Tuez-les ! »
Sa Garde chargea immédiatement, mais aussi rapides qu'ils fussent, le singe était plus rapide. Levant sa main libre, il l'écrasa sur le sol en pierre à ses pieds avec un fracas assourdissant ! La pièce fut à nouveau inondée de pierre et de poussière.
Quand elle se dissipa, les soldats furent stupéfaits de voir que les deux monstres avaient disparu, comme s'ils n'avaient jamais été là. Ils s'approchèrent avec hésitation, boucliers levés et yeux scrutant constamment, pour découvrir que le sol brisé ouvrait sur un tunnel qui menait droit vers le bas. Les parois du tunnel étaient parcourues de veines de lumière bleue et, résonnant de l'intérieur, on pouvait entendre les cris et les rugissements de milliers de monstres.