Chapitre 16
Les vagues sont un mystère pour nous. Depuis la toute première, lors du cataclysme connu sous le nom de « La Déchirure », où d'immenses déferlements de monstres ont été engendrés dans le Donjon en contrebas pour ensuite se frayer un chemin jusqu'à la surface en grand nombre, nous n'avons jamais réussi à découvrir la raison pour laquelle des « vagues » de monstres inondent soudainement le donjon.
Certains de mes prédécesseurs ont avancé que le Donjon utilise ces vagues comme un mécanisme pour se repeupler lorsque le nombre de monstres est trop faible et que les apparitions régulières ne suffisent pas à maintenir une population saine, quelle que soit la définition de ce terme. Certains éléments suggèrent qu'une diminution du nombre de monstres augmente la probabilité d'une vague.
Pourtant, il existe des rapports faisant état de vagues survenant même lorsque le donjon est plein à craquer, bien que cela soit, il est vrai, beaucoup plus rare.
Extrait des notes privées d'Alberton, Loremaster de la Legionem Abyssi, Liria.
« Tu as l'air en forme. »
« Je ne me sens pas en forme. »
« Tu te sens jamais en forme ? »
« Va te faire voir. »
« Tu ne peux pas être sérieux. Un appel aux armes formel devant toute la cour, c'est une "réunion" ?! »
Titus haussa les épaules : « C'est comme ça que ta chère tante voulait que ça se passe. »
Alberton grimaça et tira une fois de plus sur son col en dentelle : « Tu sais que je n'aime pas avoir à faire face à ma tante. »
« On a vraiment fait de toi un brave Légionnaire, n'est-ce pas, Alberton ? »
« Va te faire voir. »
« C'est "va te faire voir, Commandant". »
Les deux hommes se fixèrent un instant avant de rire nerveusement. Aucun des deux n'appréciait ce genre d'apparitions formelles. Titus se sentait à l'étroit dans sa tenue de cour ; la dentelle, les boutons, tout cela tirait et pinçait ses épaules massives.
Un grand insigne était cousu sur son manteau au-dessus du cœur, le symbole de la Légion brodé en fil bleu sur un fond noir profond. Sous un bras épais, il portait son casque d'apparat, poli jusqu'à briller comme un miroir sous la lumière.
De son côté, Alberton était drapé dans ses robes les plus élégantes ; sa barbe avait été lavée, relavée, puis peignée avant d'être huilée. Les auxiliaires de cour de la Légion, chargés de superviser les interactions de l'organisation avec la noblesse, avaient presque dû attacher le Loremaster alors qu'il hurlait et protestait contre ce toilettage.
S'il devait l'admettre, Titus concéderait que voir Alberton se rendre présentable était la seule partie agréable d'une apparition à la cour.
Pour l'heure, ils patientaient dans une antichambre à l'extérieur de la salle du trône, attendant d'être annoncés. Après un certain temps, un courtisan surchargé de bijoux et essoufflé entra pour les chercher.
Ils furent conduits devant les portes d'entrée sculptées et dorées où, après une pause, ils furent annoncés.
« Le Commandant Titus de la Légion des Profondeurs, le Loremaster Alberton de la Légion des Profondeurs ! » tonna le chambellan.
Après avoir crié leurs noms, le fonctionnaire frappa le sol trois fois avec son bâton, un manche en pierre massive surmonté d'une tête de lion finement sculptée.
Les sons secs résonnèrent contre le plafond voûté alors que les deux officiels de la Légion s'avançaient dans l'immense salle. À leur gauche et à leur droite, les courtisans, les fonctionnaires et les puissances locales se tournèrent pour observer leur approche, reculant pour dégager le centre de la pièce et leur permettre d'atteindre l'estrade sur laquelle se trouvait le trône.
Titus devait l'admettre, la lumière filtrant à travers les grandes fenêtres en arc et jouant sur les piliers richement sculptés qui soutenaient le plafond était impressionnante à chaque fois qu'il les voyait. Liria était prospère depuis longtemps et la salle du trône reflétait parfaitement cette richesse et ce pouvoir.
Sur le trône siégeait une femme d'allure maternelle, avancée en âge mais dont l'œil conservait l'éclat vif de l'intelligence. La Reine Verita régnait avec grâce et sagesse depuis plus de trente ans, très aimée de son peuple. La Légion avait grandement bénéficié de sa confiance durant cette période.
Alors qu'ils approchaient du trône, Titus fut irrité de voir, parmi les officiels rassemblés près de l'estrade, certaines personnes qu'il n'avait pas particulièrement envie de rencontrer. Comme s'il détectait son humeur maussade, Corrin, la présidente de l'Union des Mercenaires à Liria, lui fit un clin d'œil effronté alors qu'il s'approchait.
Titus ne put que soupirer et jeter un coup d'œil à Alberton, qui semblait complètement rigide, les yeux fixés sur le trône où siégeait Verita.
Il allait être totalement inutile, comme d'habitude.
Lorsque les deux hommes eurent atteint le bord de l'estrade, ils saluèrent immédiatement et restèrent immobiles.
« Vous pouvez vous détendre, Légionnaires », les accueillit chaleureusement Verita.
« Mes remerciements, Reine Verita », répondit formellement Titus.
La Reine tourna maintenant son attention vers Alberton, qui, à ce stade, était presque en proie à la panique alors que les yeux de la cour se braquaient sur lui.
« Neveu, c'est merveilleux de te revoir. Tu as évité notre présence trop longtemps, t'enterrant dans tes études. Je suis très heureuse que tu aies pu assister à cette réunion formelle. »
Titus soupira intérieurement. Comme il s'en doutait, la Reine n'avait convoqué cette réunion formelle que pour traîner Alberton ici. L'idiot de Loremaster était censé se faire une beauté et venir à la cour de temps à autre pour faire plaisir à sa tante gâteuse. S'il avait évité de venir, le forcer à assister à la réunion en tenue de cérémonie était peut-être la façon subtile pour la Reine de punir son timide neveu.
« Tout l'honneur est pour moi, votre... euh, Tante », balbutia Alberton.
Semblant satisfaite de l'inconfort de son parent récalcitrant, Verita fit signe au dignitaire rassemblé près de l'estrade. « Nous avons réuni ici des représentants de plusieurs des groupes importants de nos grandes cités pour discuter de l'activité au sein du Donjon et de la marche à suivre à partir de maintenant », déclara Verita, « pour commencer, le Commandant Titus de la Légion. »
À l'annonce de la Reine, tout bavardage cessa dans la salle et Titus s'éclaircit la gorge pour parler.
« Les niveaux de Mana au sein du Donjon grimpent rapidement. Selon nos projections, nous pouvons nous attendre à ce qu'une vague se brise dans la première strate d'ici trois jours, peut-être quatre. De plus, des Légionnaires en faction ont été témoins de la présence d'une fourmi monstrueuse près de la surface. En raison de la nature particulière de cette créature, la Légion a l'intention de s'enfoncer plus profondément dans le Donjon pour exterminer la colonie. Afin de faciliter ce niveau d'activité, la Légion demande formellement une aide militaire au trône pour aider à sécuriser la ville contre la vague, libérant ainsi les ressources de la Légion pour traquer le nid de la créature. »
À la conclusion de son discours, prononcé rapidement avec une précision militaire, il y eut une légère pause avant que plusieurs officiels ne commencent à ricaner ouvertement tandis que d'autres fronçaient les sourcils en signe de désapprobation.
Corrin, vêtue de son armure de cuir officielle de l'Union, sa cape bleue coûteusement taillée pour flotter sur ses épaules, s'avança.
« Votre Majesté, si je puis me permettre ? », dit-elle en s'inclinant vers le trône.
« Vous pouvez parler, Corrin », acquiesça Verita.
La chef des mercenaires se redressa, ajusta sa cape et se tourna vers la salle du trône. « Depuis plus de cent ans, la cité de Liria a prospéré sous le règne éclairé de la Reine Verita et de ses ancêtres. Les citoyens de cette ville jouissent d'une paix et d'une prospérité rarement vues, même dans les millénaires suivant le grand cataclysme. »
Les yeux de Titus se plissèrent alors que Corrin continuait de parler. Il voyait facilement où elle voulait en venir.
« Durant tout ce temps », poursuivit-elle, « la responsabilité de gérer et de surveiller l'activité au sein du Donjon a été placée entre les mains de la Légion des Profondeurs. Malgré leurs activités continues, autoritaires et perturbatrices, l'exploration du Donjon a été une pierre angulaire économique de Liria et c'est grâce à la bravoure des membres de l'Union des Mercenaires que cette ressource a été exploitée. »
Corrin se tourna alors et désigna Titus : « Pourtant, nous voyons maintenant la Légion venir mendier de l'aide auprès de notre grande reine pour défendre la ville, prouvant son incapacité à remplir ses obligations, tout en sursautant au moindre mouvement d'ombre ou de fourmi. »
La Reine haussa un sourcil. « Où voulez-vous en venir, Corrin ? »
La présidente de l'Union des Mercenaires se tourna et s'inclina une fois de plus devant la Reine, ses cheveux bruns soyeux tombant autour de ses oreilles.
« L'Union des Mercenaires demande à nouveau au trône d'accorder à l'Union des Mercenaires une autorité directe sur l'accès au Donjon, nous permettant d'administrer correctement cette ressource et de surveiller nos propres membres. Nous sommes soutenus dans notre pétition par la Guilde des Marchands Associés », dit-elle en désignant un côté.
L'un des rares non-humains dans la pièce s'avança. Le marchand était un Brathian, sa peau argentée possédant une qualité aquatique et translucide qui révélait les origines de son peuple.
« Nos projections estiment qu'un assouplissement des réglementations concernant l'exploitation du Donjon doublerait les profits en deux ans, Votre Majesté », déclara le grand humanoïde.
Les voix des Brathians avaient une qualité presque chantante, résonnant dans l'air un court instant après qu'ils aient fini de parler.
La Reine hocha la tête pensivement, puis prit la parole : « Votre demande est refusée une fois de plus, Corrin. Si vous souhaitez ignorer la menace que représente une fourmi, alors je vous recommande vivement de réviser votre histoire. La terre sur laquelle notre cité bien-aimée est fondée appartenait autrefois à un autre Royaume ; cette Reine ne répétera pas les erreurs de ces dirigeants en sous-estimant le Donjon. Ce n'est ni une ressource, ni une mine, malgré toute la richesse et les ressources qu'il nous apporte. C'est une menace, et il doit toujours être traité comme telle. »
La Reine fit ensuite un geste vers Titus : « Si vous lisez cette histoire, vous découvrirez que c'est la Légion des Profondeurs qui a libéré cette terre. C'est pour cette raison que les dirigeants de Liria ont placé leur confiance en eux. »
Corrin s'inclina gracieusement vers le trône : « Votre fidèle sujet est plus préoccupé par la prospérité future des citoyens que par l'histoire. Le Donjon doit être respecté, certes, mais pas craint. »
La Reine reconnut ses paroles d'un geste de la main puis se leva, attirant immédiatement l'attention de toute la salle. « La couronne mettra la garde royale à la disposition de la Légion pour la durée de la vague. Qu'il soit su une fois de plus que Liria place sa confiance dans la Légion pour superviser le Donjon. Commandant, quelle est votre confiance dans votre capacité à exterminer ce nid de monstres ? »
Titus salua, la main sur le cœur. « Nous sommes la Legionem Abyssi, la Légion des Profondeurs, Votre Majesté », dit Titus en se tournant vers Corrin, « depuis plus de trois mille ans, dans toutes les terres de Pangera, un fait a toujours été vrai. Sous terre, personne ne peut égaler notre puissance. »