Chapitre 5
Mon humeur a replongé direct en enfer.
J’avais voyagé neuf ans dans le passé, tout ça pour remonter volontairement dans le train des heures sup. Quelle misère.
En échange de mon énergie, de mon bonheur et de mon sentiment d’accomplissement, j’ai gagné l’étape de base et 20 XP.
« Putain, quelle journée gratifiante. »
J’étais désabusé.
Malgré tout, au lieu de tout lâcher, j’ai commencé à ranger. Il fallait que je libère la salle de répétition avant que l’agent de sécurité ne parte à minuit.
Personne ne devrait avoir à faire des heures sup à cause de moi. Si ça arrivait, je mourrais de culpabilité.
Quand j’ai éteint les lumières, le bâtiment, déjà mortellement silencieux, a semblé encore plus désolé. L’air familier des heures supplémentaires m’a enveloppé.
Alors que je commençais à broyer du noir, j’ai senti une présence dans le hall. Peu après, une ombre immense s’est étirée dans le couloir.
Le propriétaire de cette ombre était Choi Jeho.
Choi Jeho avait l’air très sombre, même en restant simplement planté devant le bureau.
Ce n’était pas juste parce que je ne l’aimais pas que je voyais ses mauvais côtés. Vraiment.
Alors qu’il s’approchait et que nos regards se sont croisés, il a retiré ses écouteurs. Je lui ai demandé d’un ton dubitatif :
« T’es pas encore parti ? »
« Ouais. »
« Tu m’attendais, par hasard ? »
« Ouais. »
Choi Jeho répondait toujours par des monosyllabes, comme s’il était agacé.
« Pourquoi tu m’attendais ? »
« Tu crois qu’un mec qui débarque pour la première fois peut retrouver le chemin du dortoir tout seul ? »
« Tu fais preuve de considération ? »
« Jeong Seongbin voulait rester, mais il était trop tard pour que les gamins sortent. »
En gros, Choi Jeho n’était pas resté par choix, mais qu’est-ce que ça changeait ?
Notre futur leader avait dix-huit ans. Si Choi Jeho avait une once de conscience, c’était à lui de rester tard, pas à un mineur.
N’empêche, connaissant son tempérament solitaire, je lui ai tapoté l’épaule avec un sourire crispé, saluant son attention sans rien dire.
Choi Jeho avait l’air profondément mécontent.
* * *
Quand on est rentrés au dortoir, Lee Cheonghyeon, qui occupait la couchette du haut, nous attendait au lieu de dormir.
« Pourquoi t’es pas encore au lit ? »
« Je t’attendais, hyung ! »
Quand j’ai désigné Choi Jeho, Lee Cheonghyeon m’a pointé du doigt avec assurance.
Est-ce que les idoles avaient aussi des rituels de bizutage pour les nouveaux ?
Genre forcer le petit nouveau à aller chercher 30 cafés tout seul. Ou laver les chaussures de tout le monde.
Quand je l’ai regardé avec des yeux qui semblaient dire : « Je ne savais pas que t’étais ce genre de mec… », Lee Cheonghyeon a eu l’air troublé.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? »
« Non, je me demandais juste si tu allais commencer à me bizuter. »
Le truc le plus vicieux qu’il pourrait me demander à cette heure-ci, ce serait d’aller acheter des plateaux-repas dans différentes supérettes, ou de commander une soupe de porc pour la gueule de bois dans un resto ouvert 24h/24 et de la faire livrer devant la porte avant qu’elle ne refroidisse.
Ayant déjà fait des corvées de cigarettes de Gangnam à Gangbuk, ce n’était rien pour moi.
Alors que je me préparais mentalement et que j’essayais de me souvenir des restos croisés sur le chemin, Cheonghyeon a lâché :
« Personne ne va te bizuter ! »
« Ah ouais ? »
« Évidemment ! Pourquoi tu dis des trucs aussi flippants ? »
J’étais déjà en train de simuler dans ma tête la demande au proprio du resto pour rajouter du kimchi de radis. Bon, s’il n’avait pas l’intention de me bizuter, alors oublions ça.
Quand Choi Jeho, qui s’était désintéressé de nous depuis longtemps, est parti se doucher, Lee Cheonghyeon s’est assis par terre à côté de mon lit. J’ai fini par m’asseoir à ses côtés.
« Kang Kiyeon a une inflammation à la cheville. Je l’ai vu porter une attelle tout à l’heure. »
On aurait dit que Lee Cheonghyeon attendait que je parle de la cheville de Kang Kiyeon.
Il avait semblé le plus paniqué quand je leur avais dit que Kiyeon était blessé, mais là, il paraissait plus calme.
« Alors il va devoir faire une pause dans les répétitions. »
« Ouais. Il est vraiment têtu. »
C’était bien le cas. J’ai hoché la tête en signe d’accord.
« Comment tu savais, hyung ? »
« Savoir quoi ? Pour la cheville de Kiyeon ? »
« Oui. Aucun de nous n’était au courant. »
« Eh bien, je n’ai pas remarqué de près non plus. Mais en regardant de loin, ça se voyait. »
Si je disais ici…
« Je viens du futur, et grâce aux tâches de fan proxy que mon patron me faisait faire à l’agence, j’ai appris pour la cheville fragile de Kiyeon, donc j’étais sûr de ne pas me tromper. »
… Il ne me croirait probablement pas. Et je n’avais pas vraiment envie d’entrer dans les détails.
Les yeux de Lee Cheonghyeon se sont écarquillés comme s’il croyait sincèrement à ma réponse vague.
« Tu dois avoir une sacrée vue, hyung. Ce n’est pas facile de remarquer un truc pareil d’un simple coup d’œil. »
Normalement, quand quelqu’un qui n’y connaît rien devine un truc par chance, les gens ne mettent pas ça sur le compte de la chance du débutant ?
Ce gamin avait tendance à voir le bon côté des gens.
« J’ai juste eu de la chance. Si tu revois les images, tu le verras probablement aussi. »
« J’ai regardé la vidéo avec Seongbin hyung en rentrant, mais on n’a rien remarqué. Ton coup d’œil est impressionnant. »
Ce n’était pas un coup d’œil, mais le bénéfice d’années de données accumulées, mais j’ai gardé ça pour moi.
Si c’était pour être reconnu pour mes progrès, je pouvais accepter, mais je préférais ne pas attirer l’attention pour des raisons bizarres.
Profitant du retour de Choi Jeho, je me suis levé en disant que je devais aller me laver.
Lee Cheonghyeon a eu l’air un peu déçu, mais il est retourné docilement à sa place. Il savait lire l’ambiance.
Une fois sous la douche et allongé dans mon lit, j’ai enfin réalisé que la journée était terminée.
« Si possible, j’aimerais mieux comprendre ce système. Ça va être compliqué ? »
Il n’y a rien de plus pénible que des problèmes inattendus qui surgissent pendant qu’on bosse dur.
Je voulais minimiser ces imprévus, et à ce moment précis, le système est apparu devant mes yeux. On aurait dit qu’il apparaissait si je le souhaitais assez fort.
Cette fois, c’était le même texte que j’avais vu plus tôt.
+
[SYSTÈME] Progression de la passation
▷ Notification de période de travail : Février 20XX (Synchronisé et non modifiable)
▷ Consulter le manuel
▷ Consulter les processus
+
Mais deux des points étaient barrés. Ça semblait indiquer qu’ils étaient terminés.
« Le manuel doit faire référence au manuel de réutilisation de vie. »
Rien que d’y penser, ça m’énervait, alors j’ai décidé de laisser ça de côté.
La seule chose qui restait à faire, c’était de vérifier le processus.
J’ai imaginé consulter le processus dans ma tête. Puis, naturellement, des articles liés au processus sont apparus. La vitesse à laquelle ça se connectait au cerveau était impressionnante.
+
[SYSTÈME] Le « processus » est appliqué au « subordonné ».
▷ Le « subordonné » recevra des « tâches » ou des « KPI » de manière irrégulière.
▷ Des points de bien-être seront attribués en fonction de la performance des tâches du « subordonné ».
▷ Les « points de bien-être » attribués peuvent être ajoutés à la « compétence ».
▷ À mesure que le processus est appliqué et que la passation progresse, la difficulté des « tâches » augmentera. (Des pénalités surviennent en cas d’échec)
[SYSTÈME] Le rôle du « subordonné » est défini sur « Membre producteur ».
+
Va te faire foutre. Si tu veux me faire faire de la production, tu ne peux pas juste me nommer membre de l’équipe de planification au lieu d’être un membre du groupe ?
Le fait que des pénalités puissent survenir était aussi agaçant.
Si je ne débutais pas, je ne pourrais pas sauver ma sœur, et je devrais retourner dans l’entreprise. De quelles autres pénalités aurais-je besoin ?
J’aurais dû prendre mes distances avec ce système pourri et démodé dès l’instant où il a commencé à sonner exactement comme le manager Nam.
J’ai failli chercher une option pour le changer, comme on change la voix d’un GPS, mais je me suis retenu. Je ne voulais pas creuser davantage ce système.
N’empêche, l’idée d’utiliser des points pour améliorer mes capacités au lieu d’acheter des glaces me plaisait.
Une partie de moi se sentait mal de récolter si facilement les fruits du travail acharné des autres, mais avec la vie de ma famille et un contrat à vie en jeu, je devais utiliser tous les moyens nécessaires, que ce soit une méthode déloyale ou non.
« Au moins, ça ne dit pas que je dois rester actif pendant 7 ans. »
La condition pour terminer les tâches était clairement de débuter.
En d’autres termes, ça pouvait signifier qu’une fois mes débuts faits, peu importait si je partais après.
Je pourrais juste prendre un prêt pour payer les pénalités et passer ma vie à le rembourser.
Ce serait mieux pour l’équipe si un incapable comme moi partait tôt.
Techniquement, c’était une embauche frauduleuse de toute façon, donc je devais contribuer assez pour couvrir les pertes causées par mon départ anticipé.
Avec une conscience coupable, j’ai ouvert mon pathétique CV holographique.
+
Évaluation de performance (100)
– Compétence vocale : 4/20
– Compétence en danse : 1/20
– Auto-promotion : 12/20
– Gestion de l’assiduité : 18/20
– Adaptabilité organisationnelle : 10/20
XP total : 40
Points totaux : 0
+
Voilà les précieux 40 XP que j’avais gagnés à force de répétitions de danse et d’heures sup.
Attends une minute.
Tu es en train de me dire que… même après avoir dansé comme un lapin à l’anniversaire d’un tigre et fait des heures sup volontairement, je ne peux pas augmenter ma compétence d’un seul point ?
Ce n’était même plus un tour de passe-passe, c’était de l’apprentissage accéléré de vie extrême.
Je cherchais de la conscience au mauvais endroit. Comme j’avais été naïf de ne pas réaliser que ma vie était un champ de mines.
Bref, ma tâche immédiate était claire : accumuler diligemment de l’XP pour gagner des points.
Sur le moment, gagner 60 XP de plus semblait être une éternité.
Cependant, dès le lendemain, j’ai rapidement atteint le maximum d’XP et gagné des points.
* * *
L’incident a commencé avec une nouvelle notification de tâche qui clignotait de manière exigeante dès le matin.
+
[SYSTÈME] Une « nouvelle tâche » a été assignée.
▷ Assister à votre premier cours de danse
▷ Récompense : XP (20)
+
Comme le système s’était fait prendre à ne donner que 20 XP, il ne prenait même plus la peine de cacher le montant des récompenses.
Comme c’était la première fois que l’agence formait un groupe d’idoles, ils étaient encore en train de créer un programme d’entraînement pour les stagiaires.
À cause de ça, au lieu d’avoir un formateur interne, UA faisait venir des coachs de chant et de danse une fois par semaine chacun.
Aujourd’hui, c’était le jour où le coach de danse venait.
C’était aussi le jour où j’allais, pour la première fois de ma vie, exécuter quelque chose qui ressemblait à de la danse devant un expert.
Je me suis agité, donnant tout ce que j’avais devant le prof de danse, que j’avais vu quelques fois dans l’émission de télé-réalité de Spark.
Au final, ça a prouvé que je n’étais rien de plus qu’une coquille vide.
Les visages des futurs membres de Spark étaient remplis d’ombres, pas l’ombre d’un sourire.
Ils semblaient découragés par ma prestation pathétique, malgré l’aide qu’ils m’avaient apportée si sincèrement la veille.
Leur absence de sourire était la raison pour laquelle, même quand j’envoyais des vidéos éditées au manager Nam, il disait : « Tu peux faire en sorte que la bouche de notre gamin se courbe juste un tout petit peu ? C’est rien de spécial, fais-le vite. » Rien que d’y penser, ça me rendait fou à nouveau.
Le prof, me voyant patauger dans le brouillard, a hésité avant de parler.
« Iwol… »
« Oui. »
Je me suis tenu droit, les mains poliment jointes.
Je sentais que le prof choisissait soigneusement ses mots.
Cette pause, cette tension.
C’était une situation parfaite pour m’anéantir.
Le prof qui essayait de choisir ses mots même dans une telle situation était vraiment vertueux.
« Tu dois beaucoup t’entraîner. »
« Compris. »
« Juste s’entraîner beaucoup ne suffit pas. Tu dois t’entraîner plus que n’importe qui d’autre, avec la plus grande diligence. »
« Oui, je ferai de mon mieux. »
Je pouvais dire avec la plus grande sincérité que je travaillerais plus dur que n’importe qui. La vie de ma sœur et mon avenir en dépendaient.
Ému par ma sincérité, le prof n’a rien ajouté. J’en étais reconnaissant.
Le problème, c’est que le système a dû faire son apparition et ouvrir sa grande gueule.