Chapitre 114
Ch.114 Apôtre de la Déesse de la Guerre
« Hum… »
« Mm. »
La conversation s’interrompit un instant.
Le silence s’éternisa.
Une minute, deux minutes…
Garfenn ouvrit brusquement les yeux.
« Sion. Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
Sion répondit calmement.
« Mademoiselle Anna attend un enfant de vous. Je suis venu vous l’annoncer. »
Le soleil se couchait.
Une lumière cramoisie filtrait à travers les barreaux de la prison.
Le ciel s’empourprait, comme pour accueillir la longue nuit qui s’annonçait.
« … »
Garfenn resta longtemps silencieux.
La Déesse Achille, debout auprès des deux apôtres et de celui qui le deviendrait bientôt, ne dit rien non plus.
Que fallait-il dire ?
Quelle réaction fallait-il avoir ?
La Déesse elle-même l’ignorait. Le moment était étouffant.
« C’est vrai ? »
Garfenn fronça les sourcils.
« Oui. Le ventre de mademoiselle Anna commence déjà à s’arrondir. »
« Ah… »
Garfenn se frotta le visage.
Sion s’était douté que Garfenn ne se réjouirait pas sans réserve. Depuis qu’il avait appris qu’il avait enfin identifié la cible de sa vengeance, cette issue semblait inévitable.
Pourtant, sa réaction, maintenant qu’il l’apprenait de vive voix, était bien plus sombre et complexe que Sion ne l’avait imaginé.
Garfenn gémit de douleur et se cogna plusieurs fois la tête contre le mur.
« Pourquoi, pourquoi… ? »
Il baissa profondément la tête et marmonna pour lui-même :
« Faire une telle erreur juste avant de prendre ma revanche ! Quel abruti ! »
Boum !
Il abattit aussi son poing sur le sol.
« C’est l’alcool. C’est la faute de l’alcool. »
Sion, qui avait observé la scène sans rien dire, réfléchit en lui-même :
« Maître aime-t-il vraiment mademoiselle Anna ? »
Il savait que son maître n’était pas du genre à mettre une femme enceinte à la suite d’une aventure d’un soir. Mais parfois, les instincts humains échappaient tout simplement à notre contrôle.
Même un maître qui semblait forgé dans l’acier n’était, après tout, qu’un être de chair et de sang.
« Maître, que pensez-vous de mademoiselle Anna ? »
Sion rompit le silence et lui posa la question.
Garfenn, qui se tenait la tête entre les mains, tourna les yeux vers lui.
« … Tu ne le sais pas déjà ? »
« Non. Je ne savais pas que vous en étiez arrivés là, tous les deux. »
« C’est vrai, bien sûr. »
Garfenn fixa le sol d’un air absent. Sa voix manquait d’énergie.
« Tu étais souvent dehors, tu ne pouvais donc vraiment pas le savoir. »
« J’avais bien senti qu’il y avait quelque chose entre vous, mais je ne pensais pas que vous iriez jusqu’à avoir un enfant. »
Garfenn poussa un long soupir.
« Enfin, je suis toujours un homme, un être humain. C’est inévitable d’être attiré par le sexe opposé. Ça fait des décennies que j’ai perdu mon ancienne épouse… J’étais terriblement seul. »
« C’est compréhensible. »
Sion comprenait parfaitement.
Le désir de vengeance et l’éveil de sentiments nouveaux étaient deux choses distinctes.
« Au début, j’étais moi aussi perdu. Éprouver des sentiments pour une autre femme alors que je n’arrivais pas à oublier mon ancienne épouse et ma fille… C’était… »
Garfenn se tapota lentement la poitrine, comme si chaque geste lui faisait mal.
« Ça me faisait mal, là. J’avais peur… peur d’oublier complètement ma famille. »
« Oui. »
« Mais Anna, cette femme, m’a compris et m’a attendu. C’est elle qui a fait le premier pas, qui a accueilli mes blessures et m’a réconforté. »
Garfenn se mit à pleurer.
Cet homme qui semblait ne jamais devoir verser une larme… pleurait.
« Bon sang. Je ne savais pas que j’étais un homme aussi facile. Bon sang, bon sang… Je n’avais jamais compris à quel point c’était réconfortant… à quel point on pouvait se sentir apaisé dans les bras de quelqu’un. »
Il y avait une chose qu’il ne disait pas à voix haute.
Elle concernait l’apparence de Garfenn.
Sans que ce soit sa faute, son aspect repoussant empêchait assurément les inconnus de venir à lui.
Ce dont Garfenn avait besoin, ce n’était pas de quelqu’un qui s’enfuie en voyant son apparence, mais d’une personne capable d’accepter à la fois son physique et son cœur.
Ni Sion, ni la Déesse, ni personne d’autre ne pouvait lui offrir cela.
Que les sentiments de Garfenn pour Anna fussent sincères ou non, il trouvait auprès d’elle du réconfort et sentait peu à peu ses blessures se refermer.
« Je n’ai pas pu m’empêcher de lui ouvrir mon cœur. Anna est la seule personne qui m’ait fait oublier mon ancienne épouse. »
« … »
Être délivré de la souffrance.
Ce devait être la paix que Garfenn avait recherchée toute sa vie.
« Maître, vous méritez de trouver la paix. »
« Tu crois ? »
« Oui. La Déesse Achille le comprendrait aussi, non ? »
« Haha, ma Déesse est comme ça, oui. »
« Vous voyez ? »
Achille écoutait leur conversation, le visage fermé et impassible.
[Garfenn…]
Elle éprouvait toujours une profonde compassion pour son apôtre et ne savait pas comment réparer les sacrifices et les blessures qu’il avait endurés.
Elle craignait que ses véritables sentiments, qu’il gardait pour lui, ne soient du ressentiment. Cette peur continuait de la hanter.
Achille avait exigé trop de sacrifices de Garfenn. Au fond d’elle, elle se sentait coupable envers lui.
Pourtant, c’était encore une question qu’Achille continuait d’éviter.
« J’aime Anna. Si possible, j’aimerais même prendre un nouveau départ. »
« Alors… »
« Mais… »
Garfenn s’interrompit brusquement.
« Mais, disciple… »
« Oui ? »
« C’est tellement frustrant. »
« … »
Le poing de fer de Garfenn, celui qui avait frappé le sol un instant plus tôt, trembla violemment.
« Je commençais tout juste à trouver du réconfort, à m’autoriser à être heureux. Et voilà que, soudain… ! »
Il venait tout juste de retrouver la cible de sa vengeance.
« Les deux choses que j’ai désirées toute ma vie… me sont tombées dessus en même temps. »
Garfenn regarda Sion avec tristesse.
« À ma place, qu’est-ce que tu ferais ? »
« … »
Sion ne parvenait pas à ouvrir la bouche.
C’était bien trop lourd.
Un choix où s’entremêlaient la vie, les peines et les espoirs d’un homme.
Sion ignorait quelle décision était la bonne. C’était un poids qu’il n’osait pas prendre sur lui.
Comment aurait-il pu répondre à la légère à un dilemme aussi difficile, celui de son bienfaiteur et maître ?
Si Garfenn lui posait la question, c’était précisément parce qu’il ne savait pas lui-même quoi faire, parce que la situation était si difficile.
« Qu’est-ce que je devrais faire ? »
Lui dire de se consacrer à sa vengeance sans se soucier du reste tourmentait Sion : il s’inquiétait pour la vie de son maître, mais aussi pour Anna et l’enfant qu’il laisserait seuls.
Lui conseiller de rentrer et de vivre heureux jusqu’à la fin de ses jours n’était pas une solution certaine non plus. S’il renonçait à sa vengeance, trouverait-il vraiment la paix pour le reste de sa vie ?
« Comment pourrais-je mesurer une vie entière consacrée à la vengeance ? »
Sion garda le silence.
Il ne parvint pas à prononcer un seul mot.
« Pardonne-moi, Sion. Je te pose une question difficile. »
Il ne pouvait même pas lui répondre que ce n’était rien.
Il n’avait aucune idée de ce que Garfenn ressentait vraiment à cet instant. C’était déjà incroyable qu’il garde assez de sang-froid pour discuter ainsi avec Sion.
Au fond de lui, il devait être bien plus détruit et rongé que Sion ne pouvait l’imaginer.
C’était un sentiment trop délicat pour qu’on ose seulement tenter de le deviner.
« Maître, je serai toujours de votre côté. Faites-moi confiance. »
Garfenn parvint à esquisser un sourire discret, presque cérémonieux, à l’opposé du sourire radieux de l’Apôtre de la Lumière.
« Oui, merci. »
« Maître, vous serez sans doute libéré demain. »
Une présence se fit sentir à l’extérieur. L’heure des visites était déjà passée.
La vérification de l’Apôtre de la Lumière étant achevée, ils avaient pu discuter librement : c’était la délicate attention de Naru.
Après tout, ils s’étaient installés à leur aise pour discuter avec un criminel du Royaume saint.
Mais cela ne changeait rien : le Royaume saint restait le Royaume saint.
« Les anciens du Royaume saint vont vous assaillir de toutes sortes de questions dégueulasses. Ils vont vous jouer de sales tours. »
« Je m’y attendais. »
« Méfiez-vous du témoignage du commandant de l’Épée sacrée… Je ne sais pas comment il vous jugera. »
Quand la conversation se tourna vers Sion, Garfenn, qui semblait avoir tout oublié l’instant d’avant, se mit soudain à fulminer contre le Royaume saint.
Mais Sion agita aussitôt la main, comme pour balayer ses inquiétudes.
« Oh, ne vous en faites pas pour ça. »
« Hein ? »
« Le commandant de l’Épée sacrée est de notre côté. »
« Quoi ? »
Criiiic.
« Il est temps de sortir, Sir Sion. »
« Oui. »
Sion se leva. Il s’inclina une nouvelle fois devant son maître.
« À demain, maître. Tenez bon encore un jour. »
« Quoi ? Ah, mm. Oui. Compris. À demain. »
Boum !
Sion sortit. Resté seul avec la Déesse Achille, Garfenn fixa d’un air absent la porte close.
« Déesse, qu’est-ce que ce gamin de Sion vient de dire, au juste ? »
[Je n’en sais rien non plus.]
« Le commandant de l’Épée sacrée ? Ce déchet pervers serait de notre côté ? »
[C’est déroutant. Même cette Déesse se demande encore : quels ennuis a-t-il bien pu causer ?]
« Exactement. »
Ils avaient encore beaucoup à se dire.
Énormément.
* * *
« Qu’as-tu pensé de Sion, Lagan ? »
Pendant que Sion vivait des retrouvailles émouvantes avec son maître,
une conversation importante avait également lieu dans les appartements de l’Apôtre.
La rencontre réunissait trois personnes : l’Apôtre de la Lumière, le commandant de l’Épée sacrée et Erin.
Quand Erin lui transmit les intentions de Naru, Lagan secoua la tête.
« Ce type est vraiment dangereux. »
« Pourquoi ? »
Lagan grimaça férocement — « Beurk ! » — en buvant son thé amer.
Puis il déclara :
« Tu n’as pas vu Sion boire ce thé sans jamais laisser paraître la moindre réaction ? »
Naru et Erin échangèrent un bref regard.
« C’est vrai. »
« Tu vois ? C’est dangereux, non ? Être capable de garder un masque impassible tout en buvant un thé aussi amer. »
Le coin des lèvres de Naru se releva légèrement, amusé.
« C’est ainsi que tu vois les choses ? »
« Ça en dit long. »
Erin soupira doucement.
Décidément, le commandant était un oncle épuisant.
Il ne parlait jamais franchement.
Erin transmit une nouvelle fois la volonté de Naru.
« Le considérez-vous comme une menace pour le Royaume saint ? »
« Hum. »
Lagan croisa brièvement les bras.
Il ne répondit pas tout de suite.
Indépendamment de la sympathie qu’il éprouvait pour Sion, il devait envisager la question du point de vue du Royaume saint.
« Cinquante-cinquante. »
« Hein ? »
« Tout dépend de ce que le gamin décidera. »
Surprise, Erin oublia son devoir et laissa échapper son opinion personnelle.
« Ce n’est pas plutôt au Royaume saint d’en décider ? Ah, le thé… Je suis désolée, Apôtre. »
Erin sursauta et se couvrit la bouche.
Naru la rassura en lui caressant doucement la tête.
Lagan poursuivit sans se laisser perturber.
« Oui. C’est du moins ce qu’il m’a semblé. Ce type serait capable de brandir l’étendard contre le Royaume saint à tout moment s’il le jugeait nécessaire. »
« Je vois… »
Erin répondit d’un ton maussade. Après tout, Lagan s’adressait à elle.
Lagan continua :
« Quant à sa force, l’Apôtre l’a évidemment évaluée avec plus de précision que moi. »
Naru hocha la tête avec un sourire angélique.
[Je l’ai vu moi aussi.]
Elle répondit par la pensée, et Lagan serra légèrement les dents.
[Il était encore plus plein d’entrain que Lagan à l’époque de notre première rencontre.]
« Haha, vraiment ? »
Lagan répondit en se forçant à garder son calme.
« Voilà qui est vraiment glaçant. »
Erin prit la parole avec prudence.
« On dit que l’intervention du Culte de la Sagesse a encore accéléré sa progression. »
« Hum. Difficile de savoir si cela donnera de bons résultats. »
« Pour l’instant, cela l’aide, paraît-il. »
« Ah bon ? »
Lagan demanda cela en regardant l’Apôtre de la Lumière.
Il ne s’y attendait vraiment pas.
Sion progressait à une vitesse anormale. Si on le laissait faire, il deviendrait un monstre trop puissant pour être maîtrisé — à moins d’être l’Apôtre de la Lumière.
Ce jour n’était pas loin.
N’était-ce pas précisément ce que le Royaume saint et les Déesses de la Table ronde souhaitaient éviter ?
Mais Naru avait ses raisons.
« Le moment viendra où nous aurons besoin de l’épée de la Déesse Achille. »
« … »
Lagan plissa les yeux.
« J’avais moi aussi une question à poser. »
Naru sirota son thé. Erin hocha légèrement la tête.
« Oui. »
« Hum ? »
« Il a confirmé que votre inquiétude était fondée. »
Le cœur de Lagan se serra.
À l’instant où ses soupçons furent confirmés, sa respiration se mit à trembler légèrement.
« Ma Déesse s’est-elle vraiment affaiblie ? »
Erin déglutit péniblement.
Elle aussi dut prendre une profonde inspiration avant de répondre.
« À vrai dire, c’est toute la Table ronde qui vacille. »
« Quoi !? »
Lagan se leva brusquement et abattit la main sur la table en bois de paulownia à laquelle Naru tenait tant.
Naru se hâta de rattraper la table renversée et de la remettre debout.
« Apôtre ! Je vous en prie, répondez-moi ! Que se passe-t-il exactement !? »
Naru esquissa un sourire sombre et expliqua elle-même la situation.
… Lagan écouta cette vérité bouleversante jusqu’à ce que le sang semble prêt à lui jaillir des yeux, du nez et de la bouche.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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