Chapitre 914
« On dirait que les préparatifs sont terminés. » Alice essuya sa sueur alors qu'elle sentait un lien se fixer à elle. Un flux d'énergie l'aidait à « sauvegarder » ses souvenirs tout en s'assurant que son esprit ne soit pas surchargé par l'information.
« En quelque sorte. Mais on doit synchroniser le tout et vider la mémoire régulièrement. La machine a ses limites. Si on efface trop de choses d'un coup, même la machine ne pourra rien faire », prévint Cayla, s'étalant sur le sol, épuisée.
Des heures et des heures de réglages et d'ajustements furent nécessaires avant que le dispositif ne soit enfin opérationnel.
Suyin savourait chaque seconde, prenant même le temps d'étudier la nature de l'existence de Cayla. Avoir la capacité de résider dans l'esprit d'Alice tout en étant capable de se construire un corps et de vagabonder librement.
Malheureusement, elle n'obtint pas les réponses qu'elle cherchait, mais c'était un projet stimulant à mener pendant les pauses qu'elles prenaient entre deux phases de l'expérience principale.
« L'idéal serait de rafraîchir le système toutes les heures. Mais c'est un peu irréaliste, alors on peut se contenter de toutes les 2 ou 3 heures. On peut aussi scanner pour voir quelles parties sont ciblées pour une modification et ne stocker que ces souvenirs-là », expliqua Suyin alors que son vrai corps tournait sur une chaise.
Autour d'elle, ses diverses inventions bougeaient de manière autonome, l'aidant à réduire ses responsabilités là où elle n'avait pas besoin d'intervenir.
Selon les propres mots de Suyin : « Je ne suis pas paresseuse, je suis juste intelligente. Pourquoi s'épuiser deux fois quand il suffit de bien réfléchir une seule fois ? »
C'est cette philosophie qui lui permettait de trouver toutes sortes de raccourcis et d'optimisations dans son travail.
« Combien de temps prend la synchronisation ? Je peux bouger pendant que ça se fait ? » demanda Alice. S'il y avait des règles à connaître, mieux valait les savoir maintenant.
« Tu peux bouger, tu peux même te battre pendant que ça se déroule. Le seul léger problème, c'est que tu auras mal à la tête. Ça durera... 5 minutes ? Peut-être un peu plus, à peu près », estima Suyin en mordillant un stylo.
Tout en continuant de tourner sur sa chaise, naturellement.
Si Alice était surprise, c'était surtout qu'elle ne soit pas prise de vertige. Mais après tout, c'était la même femme capable de s'améliorer grâce à des exosquelettes et de combattre au corps à corps des hybrides.
C'était bien le moins qu'on puisse attendre.
Pendant ce temps, Elias lisait les résultats de leurs tests sur le sang d'Alice, sans savoir qu'il lui appartenait.
Plus il lisait, plus ses sourcils se fronçaient.
En tant que médecin traitant les effets secondaires abyssaux depuis de nombreuses années, la nature même de ce sang contredisait tout ce qu'il savait.
Sa façon de se comporter, ses propriétés uniques... tout ce qu'il avait appris au fil des ans volait en éclats face à ce sang.
Cependant, même si ses connaissances étaient totalement bouleversées, il pouvait encore utiliser les bases qu'il avait établies pour avancer quelques idées.
D'abord, le sang en sa possession devait être classé comme un catalyseur.
Dès qu'il entrait en contact avec du sang ou de l'énergie contenant une quelconque forme d'influence abyssale, que ce soit des pouvoirs de Sceaux ou des effets secondaires, il lançait immédiatement son attaque.
Il consommait, s'adaptait, puis effaçait tous les effets.
Ensuite, malgré le fait d'avoir « consommé » tout cela, le sang redevenait normal.
Avec cela en tête, que se passerait-il s'il le combinait avec certaines de ses capacités ?
« Entraîner » le sang à ne cibler que des parties spécifiques de l'énergie abyssale. Et si, avant qu'il ne redevienne normal, il le stimulait avec une copie de l'effet secondaire ?
Ainsi, lorsqu'il serait dans l'état de « consommation », il l'injecterait dans le corps en s'assurant qu'il ne consomme que ce qui lui est demandé.
Puis, une fois terminé, avant qu'il ne puisse s'adapter au nouvel aspect de l'énergie abyssale, il extrairait le sang.
Il fallait toutefois être prudent, car ce sang était aussi, en même temps, le poison le plus mortel qui soit. Une erreur et tout ce qu'il avait « consommé » se déverserait, injectant au patient d'innombrables effets secondaires bien pires que ceux dont il souffrait.
Une lame à double tranchant. L'un apporte la mort, l'autre la vie.
Mais...
« Je peux le faire. Je peux atteindre mon rêve avec ça. » Elias affichait un sourire courageux tandis que la sueur perlait sur sa peau.
S'il parvenait à maîtriser l'application de ce sang, il serait capable d'éliminer les dangers des effets secondaires.
Il lui suffisait de pouvoir reproduire ce sang tout en le transformant en une sorte de médicament. Un remède qui devait d'abord être calibré pour fonctionner sans intervention directe.
« Tu as l'air d'humeur joyeuse. Tu as trouvé quelque chose ? » Alice s'appuya contre le bureau avec un sourire.
Elias hocha la tête.
« Ouais, les idées n'arrêtent pas de fuser. Combien de ce sang as-tu en réserve ? Je veux fabriquer des prototypes de médicaments et les mettre à l'épreuve. »
« Avec mes capacités de Sceau et quelques outils, je pense pouvoir créer des pilules de test qui ciblent spécifiquement les effets secondaires sans empoisonner l'hôte. » Elias serra le poing, le cœur battant d'excitation.
« Ça dépend. De combien as-tu besoin ? Je n'en ai qu'une quantité limitée en stock. Tout doit être utilisé avec précaution », demanda Alice.
Bien sûr, c'était un mensonge. Mais Elias ne savait pas encore qu'elle était l'hôte de ce sang. Il n'avait pas besoin de le savoir.
Leur relation était contractuelle, après tout.
Il faudrait du temps pour bâtir une confiance entre eux. Pour l'instant, tout ce qu'il avait besoin de savoir, c'est que ce sang provenait d'une victime de la famille Zenia et qu'elle se trouvait là par hasard, en train d'« aider ».
Rien de plus.
« Hmm... Je vais peut-être paraître gourmand, mais aurais-tu 4 fioles de plus ? Même pas quatre. Deux suffiraient. »
« Je n'ai que 5 fioles. Je t'en donnerai trois pour travailler, et je garderai les deux autres pour le moment. Ce sont des ressources précieuses, après tout. » Alice hocha la tête.
Fouillant dans sa sacoche, elle fit semblant d'en sortir deux fioles supplémentaires de son sang et les lui tendit.
Avec trois fioles entre les mains, Elias prit une profonde inspiration pour se calmer. Il les rangea dans son propre espace de stockage et commença à noter plusieurs idées et tests qu'il pourrait effectuer.
Le sang étant capable de se « réinitialiser », cela signifiait que ces trois fioles pouvaient être utilisées bien plus souvent que du sang normal.
Cependant, selon le nombre d'effets secondaires impliqués, cela pouvait entraîner des changements inattendus.
Des réactions négatives face à certaines combinaisons d'effets secondaires, et ainsi de suite.
Des cas qu'il avait déjà vus par le passé.
Prenons par exemple les effets secondaires d'une certaine bête volante, plutôt inoffensifs en soi. Mais combinés à ceux d'un insecte, ils provoquaient la pousse de plumes à partir des vaisseaux sanguins.
Le corps commençait à s'effondrer. La victime ressentait une douleur lancinante à l'intérieur tandis que les plumes continuaient de pousser. À travers l'estomac, les yeux, la langue, tout.
Et à la fin, ils ne devenaient qu'un cadavre de plumes et de chair.
Un destin horrible auquel personne ne s'attendait.
La croissance des plumes, stimulée par les propriétés de l'insecte.
C'est pourquoi, le sang étant un « stockage » de divers effets secondaires, il devait trouver un moyen de s'assurer que ces effets ne deviennent pas incontrôlables pendant le traitement.
La sécurité devait être la priorité absolue.
Elias travaillant sur quelques notes finales avant de commencer ses recherches et Suyin ayant terminé avec le dispositif, il était enfin temps pour eux de quitter la ville. Partir et espérer ne pas être entraînés dans le cauchemar sur la route.
###
« Ceci... Ceci porte des traces d'elle. » Le sourire de Gin se crispa. Il pouvait sentir le pouvoir persistant dans cette partie de la nation malgré la destruction alentour.
D'abord, cette puissance surnaturelle qu'ils avaient sentie à quelques reprises dans le Nord, quelque chose qui devrait être abyssal et bestial par nature.
Pourtant, étrangement... humaine ?
C'était le même genre que ceux qui étaient nés des Abysses.
Non, cela semblait artificiel.
Ensuite, il y avait des indices d'énergie du Vide. Les spirales de pouvoir qui avaient lutté contre ce qui aurait pu ressembler à une météorite, les traces de puissance d'artéfact et...
La signature unique d'Alice.
Sans oublier le fait qu'il n'y a pas si longtemps, ils étaient tombés sur une autre « trace » d'Alice.
C'était difficile à manquer.
La puissance destructrice brute qui avait été déployée dans ce village...
Les indices d'une brèche des Abysses avec d'innombrables bêtes qui en jaillissaient.
Puis les traces de Tiamat.
Sans connaître tout le contexte de la situation, les trois Seigneurs ne pouvaient poser qu'une seule question.
Qu'est-ce que diable faisait Alice dans le Nord ?!
Quelles batailles avait-elle menées ? Quel genre d'ennemis la talonnait ?
Et surtout, comment avait-elle atteint ce niveau de puissance de feu ?
Même Gin devait l'admettre.
Après avoir vu d'innombrables Chasseurs dans sa vie, c'était la première fois qu'il voyait un potentiel offensif aussi perverti.
Combien de Sceaux possédait-elle en faisant cela ? Avait-elle consommé le sang d'un Seigneur ?
Car même les Seigneurs de faible puissance auraient du mal à produire ce niveau de dégâts dans une zone aussi concentrée.
Malgré l'ascension ratée, malgré la divinité corrompue envahissant la terre, les traces du pouvoir d'Alice continuaient de persister.
Un témoignage de la puissance qu'elle avait acquise.
Si Gin et Allura étaient surpris, ils savaient déjà quel genre de monstre était Alice.
Mais pas Karya.
Elle n'arrivait pas à croire que cette puissance venait de la même fille dont ils parlaient.
La plupart travaillent toute leur vie pour atteindre six Sceaux.
Mais Alice n'était devenue Chasseur qu'il y a combien de temps ?
Et en si peu de temps, elle produisait une telle puissance !?
Karya avait du mal à y croire. Mais... C'étaient aussi Gin et Allura qui se portaient garants d'Alice.
Dans son esprit, la silhouette d'Alice devenait floue. Elle peinait à imaginer le genre de fille capable de causer autant de destruction.