Chapitre 798
Essuyant sa sueur, Gwen termina une nouvelle journée d’entraînement.
Elle avait reçu quelques conseils, quelques pistes, mais elle comprenait aussi qu’elle était bloquée à un palier.
Impossible de progresser, quoi qu’elle fasse.
Il y avait quelque chose en elle qui devait changer, mais elle ne savait pas quoi.
Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne pouvait pas rester comme ça.
« Alice~ J’ai besoin de recharger mes batteries... » gémit Gwen en traînant son corps vers l’étage.
Mais en approchant de leur chambre, elle vit Alice assise à la table.
Utilisant son propre sang, elle dessinait des diagrammes sur le bois.
« Non... Ça ne marcherait pas. Trop inefficace... Non, celui-ci est trop distrayant... cette méthode ne fonctionnerait pas, Syrion l’a prouvé... » marmonnait-elle dans sa barbe.
Elle feuilletait d’innombrables itérations de son design.
La méthode, la théorie, le fondement de son idée.
Gwen n’était pas sûre des détails clés derrière tout ça.
Mais elle était certaine que cela avait un rapport avec sa nouvelle Vision.
« Non, faire ça me tuerait instantanément. Ça ne me laisserait aucune chance de contrer avec l’exil... »
Gwen eut l’impression de venir d’entendre quelque chose de dangereux, mais son cerveau commençait déjà à filtrer l’information.
« Ça... ça va ? » Gwen s’approcha avec hésitation alors qu’Alice s’arrêtait.
« Hm ? Oh, oui, je vais bien. On dirait que tu as fini ton entraînement, c’était comment ? » Alice fit disparaître le sang et sourit.
« Moyen. Rien de nouveau, tu vois ? » soupira Gwen en s’asseyant sur son lit.
« Alors, c’est quoi cette fois ? Quelle attaque ne fonctionne pas comme tu le voudrais ? »
Alice semblait lire dans ses pensées, et Gwen afficha un sourire impuissant.
« Malheureusement, toutes. Les petites surprises que j’ai en réserve pour lui sont devenues ennuyeuses. Trop prévisibles, trop organisées, dit-il. Il prétend que je suis une séquence d’actions plutôt que de formuler des plans sur le vif.
« Si quelque chose foire, ma séquence est ruinée et ma puissance chute drastiquement. Enfin, c’est ce qu’il dit. Mais qui suis-je pour le contredire ? Je n’ai même pas encore réussi à porter un seul bon coup, tu vois ce que je veux dire ? » s’emporta Gwen en agitant ses membres comme une enfant, ce qui fit rire Alice.
Gwen fit la moue.
« Qu’est-ce qui te fait rire ? »
« Rien de spécial. Tu n’as pas remarqué ? » Alice eut un sourire en coin.
« Remarqué quoi ? »
« Tu as commencé à m’imiter. Tu as commencé à utiliser le "tu vois" assez souvent, tu ne trouves pas ? Ce petit "tu vois" à la fin de tes phrases. On dirait que j’ai une sacrée influence. » fit remarquer Alice.
Gwen voulut répliquer, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
« Putain... Arg ! C’est juste plus facile, tu v- ... »
« Tu vois ? » Un sourire narquois étira les lèvres d’Alice, un air suffisant qui donna envie à Gwen de la gifler.
« Urgh... Quoi ? Tu vas me dire d’arrêter de l’utiliser ? » bouda Gwen.
« Oh non, loin de là. Ça veut juste dire que tu te sens plus à l’aise avec moi maintenant. "Tu vois ?" »
« Argh ! Tu as tout gâché ! Maintenant, je suis gênée ! » Gwen lança son oreiller avec agacement.
C’était quelque chose qu’elle faisait inconsciemment après avoir traîné avec Alice.
Mais maintenant qu’elle l’avait souligné, Gwen ne pouvait s’empêcher d’y penser à chaque fois qu’elle ou Alice le disait.
« Mais tu sais ce qui est mieux que de se sentir gênée d’ajouter "tu vois" à la fin ? »
Une lueur passa dans les yeux d’Alice.
Une Chasseuse qui avait trouvé sa proie.
En cet instant, Alice voulait tourmenter Gwen.
« Quoi... » Gwen était sur ses gardes, méfiante.
Que pouvait bien dire Alice qui soit pire que d’être consciente de...
« Que dirais-tu de... respirer manuellement. »
« . . . » Le sourire de Gwen se crispa.
« Ta langue ne trouve pas de position confortable dans ta bouche ? Tu n’arrives pas à la laisser reposer ? » gloussa Alice.
« . . . »
« Et si... tu commençais à remarquer chaque fois que tu clignes des yeux ? Héhéhéhé~ » Alice laissa échapper un rire de gremlin.
Gwen sentit ses yeux s’assécher, l’envie de cligner des yeux devenant pressante.
Mais...
Mais !
C’était manuel cette fois !
« Je te déteste. » gémit Gwen.
« Muahaha~ J’en ai encore en réserve ! Tu n’as pas encore avalé ta salive, n’est-ce pas ? » Alice passa à l’attaque, Gwen voulut l’arrêter, mais elle était trop rapide.
« Ta mâchoire a un poids~ »
« La ferme ! Je ne peux plus supporter ça ! » supplia Gwen, mais cela ne fit qu’attiser le désir d’Alice.
« Quand tu avales, tes oreilles font un clic~ »
Gwen s’arrêta. Elle fronça les sourcils un instant et déglutit.
« Huh... C’est juste cool, je ne vois pas pourquoi ça me dérangerait ? » Elle cligna des yeux, confuse.
Alice pencha la tête.
« Ça ne te dérange pas ? Hm, je devrais peut-être oublier celui-là alors. » Alice prit une note mentale avant de regarder à nouveau Gwen.
« Tu es maintenant consciente que tes vêtements touchent ta peau. »
« . . . »
[Tu es une sacrée garce parfois...] Cayla se frappait le front derrière son bureau.
Tous ceux qui entendaient les mots d’Alice étaient affectés par elle, tous.
Même Alyss, qui comprit ce qu’Alice allait faire, se surprit à réprimer l’envie de gifler sa jumelle.
Quant à Alice, elle tira simplement la langue. Respirer manuellement, cligner des yeux ou être consciente de tout ne la dérangeait pas. Voir le chaos que cela provoquait lui procurait une joie bien plus grande que l’inconfort qu’elle ressentait.
« On dirait que vous êtes toujours excitées. On devrait retourner à l’entraînement ? » demanda Syrion depuis l’extérieur de la fenêtre.
Alice fixa Gwen.
Gwen fixa Alice.
Le regard silencieux d’Alice fut tout ce dont Gwen eut besoin pour comprendre.
Gwen secoua la tête, mais Alice hocha la tête.
« Fais-le. » sourit-elle.
« Je ne peux pas. »
« Fais-le, ça sera marrant. » insista Alice, la voix douce comme du miel.
Gwen hésita. Elle était à la croisée des chemins, un conflit de choix. Que devait-elle faire...
Finalement, elle passa la tête par la fenêtre et regarda Syrion qui attendait une réponse.
« Quelque chose ne va pas ? » Syrion trouvait un peu étrange que Gwen se contente de le fixer sans rien dire.
« Vas-y, fais-le. Ce ne sont que deux mots, simples et efficaces. » murmura Alice derrière elle, l’incitant à agir.
Gwen se mordit la lèvre puis ouvrit la bouche.
« Respire manuellement. »
Le doigt de Syrion tressaillit.
« Petite... » Il dut se retenir de lâcher une bordée d’injures.
Gwen réprima un rire.
Peut-être qu’Alice avait raison. C’était plutôt amusant...
Non ! Elle ne devrait pas penser comme ça !
...
Mais si jamais.
« Ta langue semble inconfortable. »
Syrion ne voulait pas le dire. Il n’avait même pas de langue, alors pourquoi ça marchait ?!
« Ton entraînement sera deux fois plus dur demain. » Le sourire de Syrion se crispa.
« Quoi !? C’est pas juste ! »
« Juste, mon cul. Allez, au dodo. » soupira Syrion en s’éloignant, tandis que les rires d’Alice et Gwen résonnaient.
Il n’avait qu’un fils, mais s’il avait eu deux filles, c’est peut-être ce que ça aurait donné.
Les deux en train de le mener par le bout du nez.
Secouant la tête avec un léger sourire, Syrion marcha vers l’arbre et s’assit près de la balançoire, fixant l’horizon.
« Je suis surprise. Je pensais que tu les aurais déjà tuées ou que tu te serais fait tuer. Mais pas ça. » Une voix retentit. Une silhouette apparut sur l’une des branches de l’arbre, sa présence dissimulée.
Si elle n’avait pas parlé, Syrion ne l’aurait même pas remarquée.
« Vraiment ? J’ai passé mes années à errer. Maintenant que j’ai enfin trouvé mon foyer, qu’est-ce qui te fait penser que je voudrais transformer cet endroit en champ de bataille sanglant ? » gloussa Syrion.
« Ça arrivera tôt ou tard. » Griselda haussa les épaules, sautant à terre et s’asseyant à côté de Syrion.
« Tu ne veux pas les tuer, n’est-ce pas ? » Griselda se tourna vers Syrion.
« Non, non, je ne veux pas. » Syrion laissa échapper un soupir.
Il était quelqu’un qui était mort depuis longtemps. À quoi bon s’accrocher à la vie là où il n’y en a plus ?
« Mais les laisser prendre la facilité ne sera pas bon pour elles. »
« C’est pour ça que tu les entraînes ? »
« En partie. Je ne veux tout simplement pas tuer la fille d’un autre père. Elle a pris le temps de converser avec moi, de me comprendre. Alors je ferai de même, je converserai et je comprendrai. Je verrai leurs circonstances pour ce qu’elles sont. Et j’utiliserai le reste de ma vie de la meilleure façon possible. » Syrion rit doucement.
Griselda soupira.
« Ça va être dur pour ces filles. Plus tu attends, plus tu crées un lien. Et quand ce lien est formé... Le briser, c’est comme un coup de couteau dans la poitrine. » Elle serra ses genoux contre elle, les yeux fixés sur le sol.
« Je sais... Mais il faut le faire. Elles ne sont pas encore prêtes pour ce monde. Peu importe le temps que ça prendra, je continuerai jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à prendre mon Sceau. »
Griselda fit une pause. Elle leva les yeux vers Syrion et sourit doucement.
« Tu te sens plus détendu. »
Auparavant, Syrion cherchait toujours ses souvenirs, son foyer, errant sur ces terres.
Une coquille vide de ce qu’il était.
Mais maintenant, il semblait plus vivant. Plus humain.
Il profitait de sa vie et Griselda adorait voir ça.
« Je ne le nierai pas. Bien que jouer avec ces filles apporte son lot de maux de tête, ahahah. » rit Syrion.
« Oh ? Qu’est-ce que tu veux dire ? » Griselda cligna des yeux.
« Rien de spécial. Elles viennent juste de m’apprendre une série de mots maudits que je ne pense pas pouvoir oublier un jour. » Syrion sourit de manière inquiétante.
« Des mots maudits ? Je ne savais pas qu’elles travaillaient avec des malédictions. »
« Ce ne sont pas des malédictions au sens littéral. Plutôt un... impact psychologique. » Il se lécha les lèvres.
« Eh bien, c’est une première. Tu partages ? »
« Oh, naturellement. Les mots sont... » Il s’interrompit.
Griselda écouta attentivement.
« Respire manuellement. »
« . . . »
« Tu devrais cligner des yeux. »
« . . . »
« Ta langue semble inconfortable. »
« . . . »
Le bruit d’un poing frappant une armure métallique résonna cette nuit-là.