Chapitre 291
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 291 : Devoir et responsabilité (3)
= = =
« On dirait pas que tu es venu nous attaquer parce que tu voulais mourir. »
Le chef avait dit ça. Au beau milieu de tout ça, qu’est-ce qu’il racontait ? Enkrid l’écouta : il cherchait à le persuader.
Il lui proposait de travailler pour lui et de dépouiller les gens ensemble.
Ah, et il avait aussi dû lui dire de les servir la nuit ?
Il ne s’en souvenait pas. Ses souvenirs lui revenaient par bribes. Ceux de cette époque étaient encore plus flous.
Tout ce qu’il voyait, c’étaient des têtes de chien sur les salauds de bandits devant lui.
Ils avaient l’air de chiens en chaleur.
Ils ricanaient entre eux. Leurs bouches s’étiraient jusqu’à leurs oreilles.
Sa vision se brouilla.
Parmi eux, le chef à tête de chien s’approcha en se léchant les lèvres.
Tous avaient déjà été neutralisés. Normalement, il aurait dû tenir bon et attendre la prochaine fois.
Tant qu’il ne mourait pas, demain viendrait. Une autre occasion se présenterait peut-être.
C’était alors qu’il songea à demain plutôt qu’à aujourd’hui. Il vit le cadavre de l’enfant et entendit le chef parler.
Le chef avait probablement ajouté quelque chose, mais Enkrid ne l’écouta pas.
La dernière chose dont il se souvenait, c’était cette tête de chien en train de déshabiller l’enfant mort.
Pourquoi cette chose lui enlevait-elle ses vêtements ?
Fchh.
L’épée de mercenaire du Style de Vallen. Une lame sans poignée.
Enkrid ne tenait que la lame d’un couteau dont on avait retiré le manche. Sa paume s’ouvrit et le sang coula à flots, mais personne ne devina que le sang venait de la lame qu’il serrait dans sa main.
Alors, il frappa.
Boum.
Il l’enfonça profondément.
Crac.
Puis il fit pivoter la lame.
Vlan !
Le chef lui asséna un coup de poing. Enkrid fut soulevé du sol et projeté sur le côté.
Il retomba sur l’épaule, et l’articulation se déboîta. Son bras gauche pendit, inerte.
Dans cet état, il releva la tête.
Le chef se tenait là, une main plaquée sur le ventre.
Toutes les têtes de chien avaient disparu. Il avait retrouvé son vrai visage.
« Petit merdeux, si tu tiens tant que ça à crever, alors crève. »
« Ger, maintenant. »
La langue d’Enkrid était douée pour la magie. Il parla comme s’il voyait Ger vivant derrière le chef, prêt à abattre sa hache.
Le chef tressaillit, se recroquevilla et roula en avant.
Bien sûr, Ger n’était pas là. Il était déjà mort. Si les morts revenaient brandir des lames, c’étaient des morts-vivants.
Et ça n’arrivait qu’avec les zombies ou les soldats squelettes.
En voyant ça, Enkrid eut un petit rire. Une féroce envie de tuer s’alluma dans les yeux du chef.
Il s’était précipité, et la plaie de son ventre s’était élargie ; le sang coulait à flots.
« Tu ne mourras pas facilement. »
On ne pouvait pas dire qu’il avait vécu honorablement, de toute façon.
Alors, ça lui allait bien.
Enkrid resta impassible. Il avait fait tout ce qu’il pouvait. Si quelqu’un s’approchait, il ne lui restait plus qu’à mordre.
Et il comptait bien le faire.
Quelle sensation.
C’était à chier. Comme de la merde de chien. Comme une putain de malédiction.
Il n’avait pas le niveau et n’avait pas réussi à protéger l’enfant qui rêvait de ne pas mourir sur la route. Deux de ses camarades étaient morts. Des villageois aussi. Lui aussi allait mourir.
« C’est quoi, son problème, à ce salaud, pour être aussi sûr de lui ? »
Un des bandits avait lancé ça.
« Je n’ai aucune confiance en moi. »
Enkrid répondit comme à son habitude. En entendant ça, le chef et ses hommes conclurent qu’il était forcément devenu fou.
Parler comme ça dans une telle situation ?
Il devait s’être violemment cogné la tête quand il était petit.
Boum.
Puis, sans prévenir, un bruit.
Une tête vola en répandant du sang, et un corps décapité s’effondra sous leurs yeux.
C’était celui qui avait commencé à baisser le pantalon de l’enfant.
Fchh, boum, fchh, crac.
Les deux types qui se tenaient à côté de lui, comme s’ils attendaient leur tour, perdirent eux aussi la tête.
Personne ne vit quoi que ce soit. Pas un seul d’entre eux.
« C’est quoi, ce bordel ?! »
La compagnie de mercenaires ? Non, même si elle était revenue, ça n’avait aucun sens. Impossible.
On aurait dit qu’une rafale de vent venait de passer et d’emporter quelques têtes.
À cette vitesse. Trop vite pour qu’on puisse la voir. La source de ce vent prit la parole. Elle se tenait là, au milieu des bandits, l’air absent.
Une capuche lui couvrait tout le visage ; on ne distinguait presque que ses yeux. Mais Enkrid savait que c’était une femme déguisée en homme.
Bien sûr, ça n’avait aucune importance.
« C’est vous qui avez attaqué mon camp, pas vrai ? »
La femme travestie prit la parole, une longue épée posée sur l’épaule.
Elle portait une armure de cuir noir et avait une silhouette plutôt fine.
Pourtant, son style à l’épée était brutal.
Décapiter quelqu’un n’avait rien de facile. Même à cette époque, rares étaient ceux qui mouraient d’un seul coup, la tête tranchée.
Et pourtant, elle trancha à la suite le cou de trois bandits robustes, même si elle les avait pris par-derrière.
« Alors, c’était toi. »
Son épée fendit l’air tandis qu’elle parlait dans une langue incompréhensible. À chaque mouvement, un nouveau cadavre apparaissait.
Enkrid avala le sang qui coulait de ses lèvres fendues et inspira par saccades.
Durant le combat, il avait reçu un coup mal placé et s’était abîmé les organes.
Mais pas au point d’en mourir.
Il avait encaissé assez de coups pour savoir quelles blessures menaçaient sa vie. Celle-là, il pouvait la supporter. Il n’allait pas mourir.
Sans tenir compte de la douleur, Enkrid observa l’épéiste semer le chaos.
« Tuez-la ! À l’arc ! »
Fiuu !
Plusieurs flèches volèrent vers elle. En vain, évidemment.
Personne ne parvenait à distinguer ses mouvements. Sous la pluie battante, ceux qui avaient semé la mort parmi les villageois et auprès d’Enkrid se mirent à tomber les uns après les autres.
« On a juste perdu un petit lapin qu’on faisait rôtir ! »
Le chef hurla.
L’épéiste répondit avec son épée. Autrement dit, elle les massacra.
« Bande de vermines. Vous auriez dû regarder qui vous chargiez avant de vous y mettre. »
Sa main ne connaissait ni hésitation ni pitié. Elle tailladait, tranchait, transperçait et tuait d’un seul mouvement.
Enkrid regarda jusqu’à ce que les derniers bandits prennent la fuite, puis il perdit connaissance.
Il avait déjà perdu beaucoup de sang, et ses blessures étaient graves.
« Tu ne connaîtrais pas un type aux cheveux blonds, aux yeux rouges, à peu près haut comme ça, avec un air paresseux ? »
Il était inconscient, mais reprenait parfois connaissance par brèves intermittences. C’est alors qu’il entendit cette phrase.
L’épéiste le regarda un moment tandis qu’il était dans les vapes.
Quand leurs regards se croisèrent, elle dit :
« Si tu ne le connais pas, oublie. »
Plus tard, il apprit qu’elle avait pris quelques pièces d’or aux villageois avant de partir.
Ce n’était pas une récompense pour les avoir sauvés. Ils les lui avaient offertes, alors elle les avait prises, sans attacher la moindre importance à ce qu’elle avait fait.
Autrement dit, elle n’avait pas agi pour sauver qui que ce soit.
Elle ne les avait ni secourus ni protégés. Elle passait par là, ça l’avait agacée, alors elle les avait massacrés.
Rien de plus.
Après son réveil, Enkrid enterra les morts avec les villageois.
Il enterra Ger et Pete, puis l’enfant.
« Pourquoi tu as fait ça ? »
Il lui sembla que l’enfant mort lui posait la question.
Seul au milieu des tombes, Enkrid répondit sans émotion.
Après avoir guéri et être revenu, il se mit même à entendre les gens l’appeler « celui qui fait tuer ses camarades ».
Il avait livré un combat où il n’avait rien gagné et n’avait protégé personne.
Pourtant, c’était un combat qu’il ne pouvait pas fuir.
* * *
« Parce que ça me fout en rogne. »
« Hein ? »
« Ce qu’ils font, ça me hérisse. Ça donne envie de leur casser la gueule. Si je fuis maintenant, j’ai l’impression d’avoir perdu. Ah, je supporte pas ça. »
Ses paroles ne trahissaient pas la moindre émotion. Même débit, même ton, sans la moindre inflexion ; il était au comble de l’indifférence.
« Sérieusement ? »
« Ouais, sérieusement. »
« Tu dis ça avec cette voix monocorde ? »
« Je suis du genre flamme froide, par nature. »
« Ah oui, bien sûr. »
Kraiss abandonna.
S’il avait été du genre à se laisser convaincre, il ne serait jamais allé aussi loin.
Enkrid se leva. Pour la première fois depuis un moment, il se souvint de ce jour-là.
« Je ne te dirai pas de fuir, alors dis-moi juste pourquoi. Pour de vrai. »
On aurait dit la question que l’enfant lui avait posée, en hallucination, depuis sa tombe.
« Parce que j’en ai envie. »
La même réponse qu’à l’époque.
Qu’était-ce qu’un chevalier ?
On disait qu’un chevalier était quelqu’un qui tenait ses serments.
Enkrid avait grandi en écoutant des poèmes et en rêvant d’histoires.
Le rêve qu’il avait fait autrefois était devenu celui qu’il poursuivait aujourd’hui.
Pour Enkrid, un chevalier était quelqu’un qui tenait ses serments et ne trahissait pas son propre cœur.
Par la suite, il se retrouva souvent dans des situations semblables.
La Déesse de la Fortune l’avait-elle réellement béni ? Il n’en savait rien.
Mais il avait chaque fois survécu de justesse.
Puis, dans un village incendié, il avait obtenu le talisman qui lui faisait revivre cette journée.
On ne savait jamais comment les choses allaient tourner.
Alors il ferait ce qu’il devait faire. Comme le lui dictait son cœur, comme l’exigeait son serment.
« Ah, donc, au bout du compte, tu dis que tu vas couvrir notre retraite, c’est ça ? Si on décroche maintenant, la moitié des gens de la Garde-frontière va en pâtir. Certains mourront, et avec les Cultistes dans le coin, ce sera le chaos. Tu dis que tu vas les protéger, là, tout de suite. »
« Non, je t’ai dit que j’aimais juste pas la tête de ces salauds. »
« Ah, allez, sérieux. C’est pas ça. Tu fais ça pour protéger les gens. »
« Tu me tutoies toujours. »
« D’accord. D’accord. Ah, j’abandonne. Disons que c’est ça. »
Kraiss abandonna pour de bon. Enkrid eut un petit rire.
Oui, il voulait les protéger.
N’était-ce pas là son devoir et sa responsabilité ?
À quoi lui servait cette épée s’il n’était même pas capable de protéger ceux qui se tenaient derrière lui ?
Que pourrait-il protéger à l’avenir, et qui ?
S’il ne pouvait même pas répondre de ce qui se passait dans son dos, il ne pouvait rien faire. Tel était le serment d’Enkrid.
« Que la bénédiction du Seigneur soit avec vous. »
Audin pria sans sourire.
Ragna essuya silencieusement son épée et l’enduisit d’huile.
Avant même que quiconque ne s’en aperçoive, Jaxon avait déjà quitté sa place.
Teresa et Dunbakel ne firent aucun commentaire particulier.
Inutile de parler d’Esther.
La panthère n’avait pas l’air de se soucier de ce que racontait qui que ce soit.
« Ah, vous êtes tous cinglés ou quoi ? »
Kraiss fut le seul à grogner, mais personne, lui compris, ne semblait décidé à partir.
La nuit passa, et Enkrid jugea qu’il ne pourrait pas se servir tout de suite de son bras droit.
Bon, si la situation l’exigeait, il s’en servirait, mais pour l’instant, il s’abstint.
Sa blessure au tibia était moins grave que prévu.
À condition de ne pas trop bouger.
Au milieu de la nuit, Audin demanda :
« Voulez-vous que je vous soigne ? »
Enkrid savait bien lire les gens. La chance lui souriait souvent aussi, mais s’il avait survécu tant de fois, c’était parce qu’il savait lire une situation.
Il devinait donc à peu près ce qui arrivait quand Audin faisait appel à son pouvoir divin.
Et puis, pouvait-il forcer un homme à faire quelque chose qu’il ne voulait pas ?
Pour que son propre bras guérisse un peu plus vite, devait-il demander à ce soldat fidèle, fort comme un ours, de faire un sacrifice ?
« Non. »
Il le repoussa, et Audin sourit de nouveau à sa réponse.
Une réunion stratégique eut lieu cette nuit-là. Il y avait trop d’urgences à régler.
« Nous devons riposter. Il faut obliger l’ennemi à montrer son jeu en premier.
Nous tiendrons encore un jour, puis nous trancherons le troisième. »
Graham acquiesça. Il réfléchissait au moment où il faudrait engager l’infanterie lourde. Kraiss, prenant en compte chaque variable, imagina tous les scénarios catastrophes possibles sur le champ de bataille et les passa au crible.
Ils travaillèrent presque toute la nuit, et des cernes se creusèrent sous les yeux de Kraiss.
« Les nuits blanches, c’est l’ennemi de la peau. »
Kraiss se plaignait, mais continuait de faire tourner ses méninges.
À l’aube du lendemain, le combat reprit.
« Tuez-les tous ! »
Lykanos cria sans s’avancer au premier rang.
« Il faut tenir. En un seul morceau. »
Kraiss lança ces mots, et Enkrid rejoignit la ligne de front, là où son instinct le guidait.
Enkrid tenait son épée de la main gauche seulement.
« Tenez bon ! »
« Une douleur qui ne peut pas me tuer ! »
« Renforce le moi de demain ! »
Le slogan bancal retrouva sa place.
Dès le début de la bataille, l’unité de choc qui se jetait sans hésiter sur l’ennemi prit Enkrid pour cible.
Lykanos se contenta d’observer. L’œil qui lui restait à ce borgne luisait, mais Enkrid ne le remarqua même pas.
Ce jour-là aussi, Enkrid tint bon de justesse.
Il ne mourut pas, mais ne parvint pas non plus à les repousser.
Comme Enkrid tenait sa position, le moral des alliés grimpa en flèche.
Des blessures comme celles-là ne pouvaient pas arrêter la Compagnie des Fous.
Et surtout, les hommes d’Enkrid n’étaient même pas encore vraiment entrés dans la danse.
Les deux camps se battaient en gardant leur atout final en réserve.
« Tuez-les tous ! »
« Putain ! »
Entre jurons et cris de guerre, les soldats se battaient avec acharnement.
Enkrid ne mourut pas cette fois non plus, mais il laissa trois coups d’épée lui frapper le ventre.
C’était volontaire.
Se battre de la seule main gauche entravait ses mouvements, alors il força le passage.
L’armure qu’il avait trouvée dans le tombeau de l’explorateur était un trésor. Il lui faisait confiance.
Tap tap.
Enkrid se donna des tapes sur le ventre, sourit et lança :
« Du solide. »
Il en avait, des choses cinglées à dire. Vraiment.
Kraiss le lui fit comprendre du regard, poussa un profond soupir et tint jusqu’à la fin du deuxième jour.
Le lendemain matin.
« Il faut vraiment aller aussi loin ? Vraiment ? »
Il avait le visage, les avant-bras et le corps couverts de petites coupures.
Les marques de la veille.
Ça guérirait avec un peu de salive, alors il s’en fichait.
Mais elles avaient tout de même mauvaise allure, et Kraiss se remit à râler dès le petit matin.
« Ils n’arrêtent pas de frapper et de se replier. J’en ai eu marre de me contenter de parer. »
En échange d’avoir exposé son ventre, il avait tranché deux gorges.
L’une d’un coup d’Épée du Serpent, l’autre d’un écrasement du Style de l’épée lourde.
« … Parlons d’autre chose. »
Quand la bataille reprit, Enkrid vit quelque chose à quoi il ne s’était jamais attendu.
« Aaaah ! »
Un enfant qui n’arrivait même pas à crier correctement se tenait au premier rang du champ de bataille, dans les lignes ennemies.
Pas seulement près du front. Il se tenait en plein dans la portée des flèches, comme s’il suppliait qu’on le transperce.
Ce n’était pas un bandit. Ni un soldat du baronnet Tarnin. Ni un Cultiste.
Il reconnaissait ce visage. C’était un enfant qu’il avait vaguement aperçu en passant.
Un enfant de la Garde-frontière. Un visage qu’il devait protéger, un enfant à l’abri dans le territoire, se tenait là.
« C’est un cadeau, espèce d’enfoiré ! »
Lykanos cria de très loin derrière. Même en parlant, il n’avait pas l’air particulièrement exalté.
C’était exactement ce qu’on aurait dit : une sale manœuvre pour briser le moral.
« Vengeance. »
Dès qu’Enkrid prononça son nom, Vengeance comprit aussitôt.
« Ne tirez pas ! »
Vengeance cria, et les archers cessèrent de tirer. L’ennemi ne fit pas feu non plus.
L’enfant courait. Ses jambes tremblantes avançaient malgré tout.
Enkrid fit quelques pas vers lui.
Si une flèche partait de derrière, il comptait la dévier et faire écran. Il tenait un bouclier rond de la main gauche.
L’enfant courut sans s’arrêter et finit par l’atteindre.
Flash !
Une lumière jaillit de son ventre.
Et puis…
« Il faut vraiment aller aussi loin ? Vraiment ? »
Les reproches de Kraiss le firent ouvrir les yeux.
La journée commençait.
C’était aujourd’hui, cette journée qu’il avait vécue la veille.
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