Chapitre 19
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 19 : Feu
Il avait tenu bon aujourd’hui. Entre entraînement et exercice, Enkrid n’avait fait que ça. Et, pour la première fois depuis le début de ses journées répétées, il était arrivé jusque-là.
Vais-je mourir ?
Ce fut sa première pensée en voyant la réaction de la commandante de compagnie. Enkrid se reprit aussitôt.
Si elle avait voulu me tuer, elle l’aurait fait plus tôt.
À quel moment Crang s’était-il éclipsé ? Enkrid n’avait même pas remarqué sa présence.
Tss.
Malgré la situation,
Je ne suis toujours pas à la hauteur.
Enkrid sentit les limites de son ouïe pourtant entraînée. C’était dans sa nature. Il avait donc manqué le moment où il aurait dû réagir. La nouvelle commandante de compagnie, une elfe, le dévisageait avec insistance.
Ne lui avait-elle pas demandé : « Tu es vivant ? »
Que devait-il répondre ?
Enkrid ouvrit la bouche.
« … J’aurais dû mourir ? »
« Hum, non. »
La commandante remua à peine les lèvres en répondant. Elle observa longuement Enkrid, puis détourna les yeux. Elle ramassa les fléchettes empoisonnées tombées à terre, puis examina Vengeance et le garde qui l’accompagnait, leur retournant les paupières pour vérifier leur état.
Elle vérifie si les soldats sont morts ?
Elle porta ensuite une fléchette empoisonnée à ses lèvres et la toucha légèrement du bout de la langue.
Elle s’y connaît aussi en plantes médicinales ?
Il avait déjà vu des mercenaires faire ce genre de choses. Les elfes étaient souvent proches de la nature ; rien d’étonnant à ce qu’ils s’y connaissent en poisons et en remèdes.
Enkrid resta assis à les regarder. Il n’avait pas envie de se relever. Bien sûr, si quelqu’un visait son cou à cet instant, il roulerait sur le côté ou esquiverait, mais il était tout de même épuisé.
Cette journée n’avait pas été aussi éprouvante que la première, mais elle l’avait tout de même fatigué. Si la première répétition l’avait épuisé physiquement, cette fois, il avait l’impression d’avoir vidé toutes ses réserves mentales. Il avait évité de nombreuses attaques répétées en se fiant uniquement aux sons. Et, ce faisant, il n’avait pas reçu la moindre égratignure.
Ce n’était pas une simple coïncidence. Combien de fois l’avait-on attaqué ?
Parfois sans le moindre signe avant-coureur, mais il avait esquivé de justesse la première attaque à plusieurs reprises. À force de se répéter, les schémas devenaient des réflexes. Même les assassins avaient leurs habitudes. Enkrid les avait apprises instinctivement.
Le fait de l’avoir vécu une fois aide.
La deuxième fois serait-elle plus facile ?
Non.
Ce n’était jamais facile.
Si quelqu’un avait assisté à cette journée répétée aux côtés d’Enkrid, il n’aurait jamais dit une chose pareille.
Mais c’était impossible. Dans cette journée isolée du reste du monde, il était toujours seul.
Enkrid se massa les tempes du bout des doigts. Son excitation ne retombait pas et sa tête le lançait. Bientôt, cela se transformerait en mal de tête. Il le pressentait.
Ffff.
Quelqu’un était tout près. Sentant une présence près de son cou, Enkrid pivota par réflexe et tendit la main. Crang faisait mine de lui trancher le cou du tranchant de la main.
« Tu as vraiment des yeux derrière la tête ? »
Crang avait l’air étonné.
« Ce n’est pas le moment de plaisanter. »
Qu’est-ce qui lui prenait, à cet irresponsable ?
Crang gloussa et répondit d’un ton détaché :
« Ah, désolé. »
Était-ce vraiment cet homme que l’assassin visait ?
Alors pourquoi ne pas l’avoir tué directement, au lieu de s’en prendre d’abord à moi ?
N’était-ce qu’un coup de malchance ? Cela pouvait-il être aussi simple ?
Impossible. L’assassin devait avoir pris Crang pour cible.
Un assassin n’aurait eu aucune raison de s’en prendre à Vengeance et à lui.
Si c’était Vengeance et moi, ce serait plus facile de nous faire accuser avant de nous tuer.
Envoyer un assassin s’occuper de deux soldats sans importance ? Inutile.
Pourquoi envoyer un assassin ? Pour éliminer quelqu’un discrètement. Régler l’affaire sans faire de bruit.
Que faire des corps après les avoir tués ? Brûler la tente.
Qui se soucierait des blessures sur un corps brûlé vif ? Et même sans cela, il existait bien des façons de se débarrasser des corps. Effacer le sang et les traces, puis les abandonner dans un endroit isolé. Les gens penseraient à une désertion, pas à un enlèvement suivi d’un meurtre. D’autant qu’il s’agissait d’une tente médicale à l’écart. Une installation provisoire pour les soldats, pas pour les officiers. Personne n’y prêtait beaucoup attention.
Bien sûr, on ne pouvait pas s’y rendre sur un simple coup de tête.
« C’est probablement moi qu’ils visaient. »
La commandante de compagnie inspectait sommairement l’intérieur et jetait un œil à l’extérieur de la tente. Accroupi près d’Enkrid, Crang prit soudain la parole.
« Hum, pourquoi ? »
« Tu n’as pas l’air très surpris. »
« Je suis très surpris. »
« Tu sais bien garder ton calme. »
Était-ce vraiment le moment de s’attarder là-dessus ?
Enkrid s’apprêtait à le rabrouer, mais se retint. Il le savait par expérience : Crang ne se prenait pas la tête.
Bien sûr, il sait quand il faut être sérieux.
C’était une journée répétée, alors Crang ne s’en souviendrait pas. Pourtant, Enkrid gardait une image très nette de lui, parlant comme s’il absorbait tout ce qui l’entourait.
« Tu n’as pas l’intention de révéler qui tu es, n’est-ce pas ? »
La commandante de compagnie s’était approchée sans bruit. Crang acquiesça légèrement, puis reprit :
« Bref, je suis désolé. »
Ça, c’était censé être des excuses ?
Crang se leva et balaya les alentours du regard avant de croiser celui de la commandante.
« Je ne suis pas en position de donner des ordres à qui que ce soit, alors je vous demande un service. »
Crang s’adressait aussi naturellement à la commandante de compagnie qu’à Vengeance. À moins d’être un noble de haut rang, il était impossible de se permettre une telle familiarité. Sinon, il risquait de finir sous l’épée. Ce n’était pas qu’une façon de parler.
Il fit un pas.
Un seul pas en avant.
C’était comme l’autre fois. Quand Enkrid lui avait demandé qui il était, l’atmosphère avait été semblable. Crang soutint son regard sans un mot.
Deux spectateurs, un acteur.
Mais l’acteur était comme un tourbillon, une entité qui absorbait et engloutissait tout ce qui l’entourait.
« Puis-je vous demander un service ? Considérez cela comme une dette que je vous rembourserai. »
« Je vous en prie. »
La commandante répondit humblement. Crang afficha un doux sourire.
« J’espère que personne ne mourra aujourd’hui. »
Sa voix était faible, mais ferme ; calme, mais pareille à une tempête.
Si une voix pouvait être magique, ce serait celle-là.
Elle donnait envie d’accéder à sa demande. Son ton, sa manière de parler, tout y poussait.
Comment pouvait-on inspirer un tel sentiment ?
Enkrid éprouva une étrange impression de déjà-vu. Il avait déjà vécu cela. Le tourbillon qui absorbait tout autour de lui se calma bientôt. Crang prit la parole et tendit la main à Enkrid.
« Tu as les jambes en coton ? »
« Non, ça va. »
Enkrid saisit sa main, partagé entre plusieurs sentiments.
« … C’est pour ça que tu as changé d’avis ? »
En les voyant, la commandante de compagnie posa la question.
« Disons que oui. »
Crang répondit. Enkrid ne comprenait absolument rien à leur conversation, et n’avait pas envie de demander.
Comme s’ils allaient me le dire.
La commandante de compagnie poussa un léger soupir, puis s’adressa à Enkrid.
« Pouvez-vous garder secrète tout ce qui s’est passé aujourd’hui ? »
« Oui, bien sûr. »
Que pouvait-il répondre d’autre, alors qu’elle semblait prête à lui percer le cou s’il refusait ? Il avait vu plus tôt de quoi la nouvelle commandante de compagnie était capable.
Un seul mouvement, pourtant…
Elle a vraiment pu dévier l’attaque comme ça ?
Un simple geste du revers de la main pour repousser l’adversaire.
D’un seul mouvement, Enkrid avait perdu l’équilibre et était tombé. Il aurait voulu revoir ça.
Sinon, il n’aurait qu’à mourir pour recommencer la journée.
Et s’il refusait de se taire ?
Le tuerait-elle ?
Non. Ça ne marcherait pas.
Il existait bien des façons de le faire taire sans le tuer. Résister ne servirait à rien. Il n’avait pas non plus envie de se suicider.
« Je vous le demande. »
Mais surtout, Crang le lui demandait. Même si cela ne faisait que quelques jours et qu’ils n’avaient échangé que quelques paroles, Enkrid se sentait profondément lié à lui. Leur relation avait une intimité étrange, malgré sa brièveté.
« Garder les secrets, c’est ma spécialité. »
Ce n’était pas une parole en l’air. Combien de secrets connaissait-il au sein de l’escouade ? Certains importants, d’autres insignifiants. Il n’en avait jamais révélé un seul.
« Dans ce cas, il ne nous reste qu’à régler la situation. »
La commandante de compagnie regarda la tente déchirée et les deux soldats à terre.
« Ce souhait de ne plus voir personne mourir concerne aussi ces deux-là. »
Crang le précisa, et la commandante acquiesça d’un air détaché. Personne ne savait ce qui s’était passé ici.
Mais s’ils venaient à le découvrir ?
À en juger par son expression, révéler l’identité de Crang semblait difficile. La commandante de compagnie réfléchissait intensément.
« Si le garde se réveille, comprendra-t-il qu’on l’a attaqué ? »
Enkrid posa la question en époussetant son derrière.
« Je ne pense pas. Et même s’il s’en rend compte, il n’aura rien vu. »
La commandante de compagnie répondit sans en être tout à fait certaine. Enkrid pensait la même chose.
Combien de fois l’avait-on attaqué sans qu’il ne comprenne quoi que ce soit ? Le garde couvert de taches de rousseur avait dû perdre connaissance sans rien remarquer.
Alors,
« Vous pourriez en transporter un dehors ? »
La commandante de compagnie tourna les yeux vers Enkrid.
« Il y a une solution simple et pratique. Je risque de me faire réprimander, mais vous pourrez me couvrir, n’est-ce pas ? »
Il leur expliqua son plan. Crang éclata de rire, tandis que la commandante de compagnie acquiesçait sans sourire.
Fouh !
« Hein ? »
Le garde qui somnolait devant la tente sentit soudain sa joue le piquer et ouvrit les yeux. Encore à moitié endormi, il se tourna et se figea un instant.
Un feu ?
C’était un incendie. Les flammes grimpaient le long de la façade de la tente.
Boum.
Le bruit de sa lance tombant au sol acheva de le réveiller.
« A-au feu ! Au feu ! Au feu ! »
Le garde qui avait lâché sa lance cria. La surprise lui nouait la langue.
« Au feu ! Au feu ! Au feu ! »
Au lieu de crier distinctement « Au feu ! », il ne cessait de répéter « feu », mais ses appels affolés alertèrent vite tout le voisinage.
« Au feu ! »
Un garde de patrouille tout proche cria à son tour, clarifiant la situation.
« La tente médicale brûle ! »
La voix du garde de patrouille, qui avait l’esprit vif, retentit puissamment.
« De l’eau ! »
Ce n’est qu’alors que les autres soldats se mirent à passer la tête dehors pour voir ce qui se passait.
« Merde, il y a quelqu’un là-dedans ? »
« Il y avait du monde à l’intérieur ? »
« Oui, ces foutus soldats ! »
Les flammes se propagèrent rapidement de l’entrée à toute la tente. En pleine nuit, le camp fut plongé dans le chaos. La suie noire et la fumée montaient vers le ciel. Même les soldats les plus courageux n’auraient pas pu entrer dans de telles conditions.
« De l’eau ! »
Le commandant de la compagnie du ravitaillement cria. Les plus rapides apportèrent de l’eau dans des seaux.
Flac !
Ils la jetèrent sur les flammes. Un instant, la fumée s’éleva.
« En ligne, faites passer les seaux ! »
Le commandant de la compagnie du ravitaillement lança ses ordres. Son expérience du transport de matériel se révéla utile. Faire passer les seaux consistait à se transmettre les objets le long d’une file. Les soldats s’alignèrent et se mirent à faire circuler les seaux d’eau.
Flac !
Un abruti fit tomber un seau par terre.
« Tu te fiches de moi ? Ramasse-le, vite ! »
« Compris ! »
Le vacarme continua. Les flammes se reflétaient sur les visages des soldats. Le commandant de la compagnie du ravitaillement trépignait. Le plus important n’était pas que la tente brûle. Si le feu gagnait la tente voisine, le désastre deviendrait incontrôlable. Que quelques soldats meurent à l’intérieur était moins grave que de voir l’incendie se propager. À mesure que les seaux d’eau calmaient les flammes, le commandant du ravitaillement poussa un soupir de soulagement.
Mais pourquoi ce feu soudain ?
Était-ce la saison des incendies ?
Le temps n’était pas assez sec pour ça. Heureusement, le feu ne s’était pas propagé. Les flammes semblaient s’être contentées de cette tente, comme si elles l’avaient attendue.
« Il y a quelqu’un par ici ! »
Au milieu du tumulte, un soldat doté d’une bonne vision nocturne cria.
« Amenez-le ici, heureusement qu’il est vivant. »
Le commandant de la compagnie du ravitaillement prononça des paroles qu’il ne pensait pas. Qu’ils aient survécu était moins réjouissant que le fait que le feu ne se soit pas propagé.
Enkrid allongea le soldat couvert de taches de rousseur à côté de Vengeance, que la commandante de compagnie avait transporté dehors.
« Par ici ! »
Il cria, et des gens se rassemblèrent.
« Vous allez bien ? »
« Un incendie soudain ? »
« Que s’est-il passé ? »
Le visage couvert de suie, Enkrid toussa. On aurait dit qu’il venait de s’échapper de la tente en flammes.
« Je… hum, hum… je ne sais pas. »
Enkrid répondit entre deux quintes de toux. L’incendie de minuit fut finalement considéré comme un accident.
Hou-hou.
Au loin retentit le cri d’une chouette, ou d’un animal semblable. Il venait probablement de la forêt. La commandante de compagnie elfe écouta le son, le situant sur la carte qu’elle avait en tête et par rapport à sa position, puis se mit en marche. Non loin du camp se trouvait un ruisseau bordé de galets.
Arrivée à destination, la commandante de compagnie prit la parole.
« Sans ce chef d’escouade, les choses auraient mal tourné. »
Il lui avait suffi d’observer la tente pour comprendre les intentions de l’assassin.
Éliminer celui qui monte la garde à l’entrée, puis s’en prendre à la cible.
Celui qui se trouvait à l’entrée, c’était Enkrid. Grâce à lui, il avait survécu. S’il avait tenu un peu moins longtemps, il serait mort. Lui et le garde auraient tous deux péri.
« Vraiment. »
Crang inspira profondément, puis expira. La commandante de compagnie se tourna vers lui.
« Alors… »
Un simple adieu. Les pas légers si caractéristiques des elfes ne faisaient aucun bruit. Elle était actuellement commandante de la 4e compagnie du 4e bataillon de la Brigade de Chypre. Il était temps de regagner le camp. Sa silhouette d’elfe se fondit dans l’obscurité, puis disparut. Crang repensa au rêve d’Enkrid.
Un chevalier.
« En te voyant, je crois comprendre comment je devrais vivre, moi aussi. »
Crang avait répondu ainsi après avoir entendu le rêve d’Enkrid. Ce n’était pas une parole en l’air. Il pouvait tromper les autres, mais il n’avait jamais prononcé de paroles creuses à quelqu’un qui s’adressait à lui avec sincérité.
Crang avait un secret lié à sa naissance. Mais il n’aimait ni ses origines ni ce secret. Jusqu’ici, il avait évité d’y faire face.
Moi aussi, je vais l’affronter.
Il avait reconnu les capacités d’Enkrid d’un seul regard. Un homme comme lui rêvait de devenir chevalier. Sur dix passants, cinq diraient que c’était un rêve impossible à atteindre. Les cinq autres seraient trop occupés à rire.
Et pourtant, il continuait à rêver. Il n’abandonnait pas. Cela ne faisait que quelques jours, mais à force de le voir serrer et desserrer les poings, Crang avait compris qu’il ne changerait pas.
Les gens comme lui ne changent pas facilement.
« Tu étais un ami intéressant. »
Une étrange intimité lui restait en mémoire. Au-dessus de Crang, les nuages se déchirèrent. La lune commença à percer.
Il se mit en marche.
Une vie un peu différente l’attendait devant lui.
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