On dit qu'il n'y a rien de meilleur que l'écorce d'un arbre sacré.
Qu'en prendre une simple bouchée suffisait à baigner l'heureux élu dans un confort éternel, que ni malheur ni faim ne viendraient interrompre.
Que c'était un cadeau des déesses.
Ha... J'ai faim.
Mais il savait que c'était faux.
Un soupir lui échappa tandis qu'il contemplait les dernières lueurs de soleil s’abattre sur le campement désert. Si, hier encore, cet endroit accueillait des centaines de réfugiés fuyant la guerre et la famine, il ne restait à présent que des tentes abandonnées, des affaires éparpillées, et lui, bien sûr.
Seul devant l’entrée de ce vaste campement, le garçon leva les yeux vers les arbres qui l'entouraient. Leurs troncs blancs, semblables à de l'ivoire, s'élevaient majestueusement vers les cieux et leurs branches s'entremêlaient si haut qu'il fallait se briser la nuque pour en distinguer les contours.
C'était pour ces arbres qu'ils étaient venus.
Hier, à peine le campement installé, les réfugiés s'étaient rués sur les troncs. Certains avaient sorti des couteaux de fortune, d'autres s'étaient attaqués à l'écorce à mains nues, quitte à s'arracher la peau. Tous voulaient leur part du prétendu cadeau des déesses.
À part lui.
Il n'en avait pas été capable.
Ses bras étaient trop frêles pour arracher l'écorce, et ses jambes tremblaient au moindre effort. Même se tenir debout relevait de l'exploit. Il n'avait donc pu que regarder les autres faire, de loin.
De toute façon, personne ne voulait vraiment l'avoir près de soi.
Il n'était qu'un fardeau.
Un fardeau que ces gens avaient malgré tout accepté de traîner avec eux jusqu'ici. Peut-être espéraient-ils ainsi prouver la pureté de leur cœur aux déesses. Peut-être pensaient-ils que leur bonté leur vaudrait une place auprès d'elles.
Il n'en savait rien.
Il savait seulement que leur hospitalité s’arrêtait là.
Sa main se posa sur son ventre vide.
Une grimace déformait ses traits tandis qu'il baissait les yeux vers l'entrée du campement, là où deux hommes étaient prostrés au sol.
Il leur tenait compagnie depuis l’aube, attendant qu’ils se réveillent.
Évidemment, aucun des deux ne bougea.
Ils restaient parfaitement immobiles, les yeux fermés et un large sourire aux lèvres, comme si l’euphorie de la veille ne les avait jamais quittés.
Autour d’eux, des branches blanches, semblables à celles des arbres, commençaient à pousser. Elles s’enroulaient doucement autour de leurs corps, comme pour les accueillir.
C’était comme s’ils étaient en train de se transformer, de devenir une partie intégrante de la forêt.
" Euh... Messieurs... Je peux rentrer ? "
L’écho de sa voix faible et hésitante résonna.
" S’il vous plaît... J’ai faim... J’ai froid... Aidez-moi. "
Il commença à avancer à pas traînants vers l’intérieur du campement.
"S’il vous plaît... "
Il n’attendait même plus leur aval, à vrai dire.
" S’il... vous plaît... "
Ces hommes étaient morts.
Tout le monde était mort.
Depuis l’entrée, il avait déjà pu apercevoir les autres corps étendus au sol. Tous portaient le même sourire, tous étaient peu à peu recouverts de ces branches blanches.
Une fois à l’intérieur, il les enjambait sans s'attarder davantage.
Ses jambes tremblaient toujours et sa tunique noire, qui couvrait à peine le bas de son corps, flottait au moindre courant d'air. Chaque rafale le faisait frissonner, lui rappelant qu'il ne tiendrait probablement pas une nouvelle nuit dehors.
Il n’avait pas de temps à perdre.
Il devait trouver une tente avant que le soleil ne disparaisse...
Heureusement, il y en avait des dizaines de libres. Pour la première fois, il avait même le luxe de choisir celle dans laquelle il passerait la nuit.
Normalement.
Son regard s'attarda sur ses bras. De nombreuses marques et cicatrices couvraient sa peau. Certaines étaient anciennes, profondément ancrées, tandis que d'autres étaient encore si récentes qu'elles menaçaient de s'ouvrir à nouveau.
Toutes lui rappelaient ce qu'il était.
Ai-je vraiment le droit ?
Je ne devrais même pas être ici. Et si quelqu'un se réveille ?
Et si on me punissait encore ?
Il s'immobilisa devant un arbre immense, à la limite du campement.
Rien, au-delà, ne pouvait lui offrir un abri, et se résoudre à entrer dans une des tentes était bien trop dur.
Il n’avait pas l’autorisation.
À part pour une seule.
Isolée au fond du campement, elle dépassait à peine sa taille et sa toile était usée, percée de nombreux trous.
Il connaissait cette tente.
Le vieux...
Le garçon se détourna du campement et rampa à l'intérieur.
Au fond de la tente reposait un vieillard. Son corps amaigri portait les marques d'une vie passée à lutter contre la faim, et son visage avait perdu toute couleur.
Lui aussi...
Pourtant, il avait été le seul à prendre soin du garçon pendant leur périple. Le seul à lui avoir tendu de quoi manger et boire sans rien demander en retour. Il lui avait même proposé de partager son abri la veille.
Pourquoi un homme pareil était-il mort ?
Le garçon resta immobile un moment.
N'avait-il pas le cœur pur ?
N'avait-il pas mérité le salut promis par les déesses ?
Alors pourquoi ?
Son regard se posa sur des morceaux d’écorce posés auprès du vieil homme.
C’est l’écorce ! Elle est maudite.
Ses doigts s’enfoncèrent dans le sol.
Oui, les déesses les avaient trompés !
Peut-être...
Le garçon s’attarda sur le visage du vieillard.
Il ne l’avait pas remarqué chez les autres, n’ayant pas osé tenir leur regard trop longtemps, mais ici, c’était évident, même dans la pénombre.
Ce sourire immense, presque paisible, qui étirait chacune de ses lèvres ridées ne trahissait ni peur ni souffrance. Rien qui ressemblât à l'agonie d'un homme puni pour ses péchés.
Était-ce vraiment un châtiment ?
Son ventre se contracta et il baissa les yeux vers les morceaux d'écorce.
Sa main se tendit toute seule vers eux.
Il avait faim.
Terriblement faim.
Peut-être que...
Oui. Une bouchée, juste... une seule.
" Ah... Je t'ai enfin trouvé."
Le garçon se figea.
Sa main resta suspendue, tenant les morceaux d'écorce. Il tourna lentement la tête vers l'entrée de la tente, mais le soleil s’était déjà couché, l'empêchant de distinguer quoi que ce soit.
Quelqu'un l’avait vu ?
Quelqu'un était là... ?
Son souffle se bloqua dans sa gorge. Il recula précipitamment, trébuchant sur ses propres jambes, contre la toile usée. Recroquevillé au fond de la tente, ses mains vinrent couvrir sa tête tandis que ses épaules se mettaient à trembler.
"Pardon... Pardon, je ne recommencerai plus..."
Sa voix était faible, presque inaudible. Il avait beau essayer de retenir ses larmes, celles-ci coulaient déjà le long de ses joues.
Il le savait. Il n’aurait jamais dû rentrer.
" Je vous en prie... Je ne recommencerai plus..."
Un silence lui répondit.
Puis, quelque chose changea.
Une chaleur inhabituelle se répandit dans la tente. D'abord légère, elle s'intensifia rapidement, jusqu'à devenir suffocante.
"Hmm ? Qu'est-ce que tu as là ?"
Le garçon serra davantage ses bras autour de sa tête.
"Rien... Rien... Je vous le jure."
"Je vois."
La voix se tut.
Le garçon finit par relever les yeux. Durant de longues secondes, la chaleur le faisait transpirer à grosses gouttes et sa respiration devenait pénible. Quand, devant lui, une lueur s’alluma dans l’obscurité.
Puis une deuxième.
Il comprit rapidement d'où elles provenaient.
Le vieillard brûlait.
Une flamme s'était formée sur ses vêtements, puis avait gagné son visage. Son sourire paisible se déforma sous l'effet de la chaleur, tandis que sa peau noircissait peu à peu.
" Non..."
Le garçon se redressa péniblement.
"Non, non, non..."
Il fallait éteindre le feu. Il ne pouvait pas le laisser ainsi. Pas lui.
Il tendit les mains vers le vieillard, comme s'il pouvait encore faire quelque chose, mais ses bras ne bougeaient pas.
En fait, il ne les sentait même plus.
Le garçon baissa les yeux et découvrit que les morceaux d'écorce qu'il tenait quelques instants plus tôt s'étaient changés en braises ardentes. Une douleur fulgurante lui traversa les mains et remonta le long de ses avant-bras, lui arrachant un cri.
Ha ! Non !
Il recula brusquement.
Son dos heurta la paroi embrasée de la tente, qui se déchira sur le coup, le laissant tomber dehors.
Sa tête cogna le sol.
Ah...
Pendant un instant ou deux, plus rien n’avait d’importance.
Il ne savait même plus s’il avait chaud ou froid.
« Alors, ça marche comme ça dans ce monde ? Intéressant... »
La voix résonna quelque part devant lui, dans le campement.
Enfin, là où s'étendait autrefois le campement, car il ne restait maintenant qu'un immense brasier. Les tentes, les affaires abandonnées, les corps... Tout brûlait.
Même les arbres majestueux qui s'érigeaient comme les piliers des cieux étaient consumés par les flammes.
Le garçon tenta de tourner la tête à la recherche d’une silhouette, d’une ombre, de n'importe quoi qui aurait pu lui indiquer d'où venait cette voix.
Mais rien.
Elle avait disparu à nouveau.
Il ne restait plus que les crépitements des flammes.
Sa conscience glissa un moment ou une éternité avant qu’un bruit sourd ne se fasse entendre.
Des sabots.
Au loin, quelque chose avançait dans les flammes. Le garçon plissa les yeux, incapable de distinguer la silhouette qui s'approchait. Peu à peu, elle prit forme : un cavalier, entièrement recouvert de plaques de platine.
Il ne semblait pas craindre ces flammes et avançait à un rythme soutenu, se dirigeant vers lui.
Le garçon leva les yeux vers le cavalier. Sous son armure, un regard froid se posa sur lui.
Ce fut la dernière chose qu'il vit avant de perdre connaissance.